« Être ici est une splendeur » de Marie Darrieussecq

Rien que le titre, ça en jette non ?! C’est normal, il est tiré d’un vers de Rilke, le poète allemand. Une phrase magnifique posée sur la couverture d’un livre qui compte parmi mes coups de cœur littéraires de l’année. Il est signé Marie Darrieussecq, une auteure dont j’aime souvent les titres, plus qphotoue les livres eux-mêmes! Dans le désordre: « White », « Précisions sur les vagues », « Naissance des Fantômes », « Il faut beaucoup aimer les hommes »… Des titres comme des énigmes à déchiffrer au fur et à mesure de la lecture.

Le livre dont je veux vous parler ici, « Être ici est une splendeur », m’émeut d’autant plus qu’il fait écho à une autre histoire lue seulement quelques mois auparavant (et chroniquée sur ce blog): celle de Charlotte Salomon, racontée par David Foenkinos. Là aussi, il est question d’une femme artiste peintre, allemande, née et morte trop tôt, trop vite, tragiquement.

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Paula Modersohn-Becker, petit bout de femme déterminé, auteure d’une œuvre majeure

Là aussi, il est question d’une œuvre fulgurante et foisonnante qui sent le désir et l’urgence de créer coûte que coûte. Là aussi, il est question d’une rencontre intense entre un-e écrivain-e et une peintre. Comme David Foenkinos pour Charlotte Salomon, Marie Darrieussecq a ressenti l’impétueux besoin de parler de Paula M.Becker, de faire connaître son œuvre, de ne pas laisser cette artiste extraordinaire retomber dans l’oubli, de lui redonner vie en quelque sorte. Comme David avec Charlotte, Marie a suivi la trace de Paula, revivant sa courte destinée en accéléré.

Les deux écrivains parlent de leur démarche comme d’un geste amoureux. Car qui aime, a envie de faire savoir son amour, de le partager auprès des siens et pourquoi pas de le crier au monde entier. Dire, écrire, pour laisser trace, comme le fait le peintre.

Paula M. Becker et Charlotte Salomon sont un peu sœurs. Elles ont en commun la passion de la peinture, le besoin vital de créer quelles que soient les circonstances, quelle que soit la vie, avant l’amour d’un homme, avant l’envie d’enfanter. « Un seul but occupe mes pensées, consciemment et inconsciemment, écrit Paula dans son journal. Oh, peindre, peindre, peindre! »

C’est cette force, ce soulèvement, qui ont tant impressionné l’écrivaine et psychanalyste Marie Darrieussecq et l’ont incitée à écrire la biographie de Paula. Tout a commencé avec l’un de ses tableaux découvert en illustration d’un carton d’invitation à un colloque! Une femme et son bébé allongés nus, l’un contre l’autre; une intimité livrée dans sa simplicité magnifique, sans ornement, sans discours; l’essence même de la maternité. Marie Darrieussecq apprend que l’auteur de ce chef-d’œuvre est une peintre allemande, née en 1876 et morte en 1907. Elle part à sa recherche en Allemagne, entraînant toute sa famille dans une folle équipée en camping-car pendant les vacances estivales. La lecture de ses lettres et de ses journaux, l’observation de ses tableaux, nourrissent son écriture clinique. Marie raconte Paula, sans s’immiscer, sans interpréter. Point de lyrisme, point d’onirisme, l’écriture de Marie fait corps avec la peinture de Paula qui elle non plus, jamais ne cherche à démontrer.

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Autoportrait au sixième anniversaire de mariage, 1906 © Paula Modersohn-Becker Stiftung, Brême
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Mère agenouillée et enfant, 1906 © Paula Modersohn-Becker Stiftung, Brême

 

Car il est là l’acte révolutionnaire de Paula Modersohn-Becker! Être la première femme à se peindre nue, parfois enceinte. Être la première peintre, après des années de regard masculin, à montrer le corps féminin telle qu’elle le voit, elle. Le sien souvent car il est celui qu’elle a sous la main (et les modèles coûtent cher!) ou celui d’autres femmes allaitant et ou portant leur enfant.

 

 

Oubliées la madone et l’odalisque, place à cette féminité tantôt tranquille tantôt fatiguée voire épuisée, en tout cas déshabillée de toutes charges amoureuse, érotique ou sanctifiée.

« Ni mièvrerie, ni sainteté, ni érotisme: une autre volupté. Immense. Une autre force. »

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Portrait de jeune fille, les doigts écartés devant la poitrine, 1905 © Paula Modersohn-Becker Stiftung, Brême

On se trouble aussi devant ses portraits de petites filles – tout sauf des petites filles modèles – mais dont les grands yeux graves semblent nous dire avoir déjà compris la difficulté qu’il y aura à vivre femme dans un monde assujetti aux codes masculins.

 

Dans sa peinture et dans sa vie, Paula s’affranchit du regard et de la pensée des hommes. Elle entre par effraction dans un monde fait par et pour les hommes. Son père, insensible à son besoin de peindre et à l’évidence de son talent, lui enjoint de se trouver un emploi (elle fait des études d’institutrice). Son mari Otto, peintre académique, lui impose de tenir un ménage. Son meilleur ami de toujours, le poète Rilke, ne parvient pas à la faire tomber dans ses bras. L’école des Beaux arts de Berlin étant interdite aux femmes, elle part seule à Paris pour suivre des cours privés. Partout et contre tous, elle s’oppose, lutte, résiste. Elle hésite à divorcer puis fait un enfant.

Le tourbillon de la vie d’un petit bout de femme incroyable, au visage espiègle et au regard franc, artiste jusqu’au bout d’elle-même, terriblement en avance sur son temps. Paula meurt brutalement d’une embolie pulmonaire, à 31 ans, dix-huit mois après avoir donné naissance à sa fille Mathilde. Son dernier mot en s’effondrant, « Schade » (dommage), sonne comme le regret de partir trop tôt, alors qu’elle a tant à créer encore, et moi j’entends plutôt « Scheisse! » (merde!): « Merde, mais j’ai pas fini moi, j’ai toutes ces toiles à peindre! »

« J’ai écrit cette biographie à cause de ce dernier mot. Parce que c’était dommage. Parce que cette femme que je n’ai pas connue me manque. Parce que j’aurais voulu qu’elle vive. Je veux montrer ses tableaux. Dire sa vie. Je veux lui rendre plus que la justice: je voudrais lui rendre l’être-là, la splendeur. »

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Paula, dans un champs près de chez elle, en 1905
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Autoportrait à la branche de camélia, 1906-1907 © Paula Modersohn-Becker Stiftung, Brême

Paula laisse plus de 500 tableaux et dessins. Une œuvre d’une intensité rare, condensée sur dix années, et donc teintée de la frustration de ne pas connaître ce qui aurait pu venir après, si seulement Paula avait eu le temps de vivre.

Grâce au livre de Marie Darrieussecq et à la sublime expo du Musée d’Art moderne de Paris que j’ai eu la chance de voir cet été, Paula Modersohn-Becker a recouvré la vie et la place qu’elle doit occuper au sein de l’art moderne.

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Fillette aux bras croisées, 1903 © Paula Modersohn-Becker Stiftung, Brême

 

 

 

 

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