David Hockney, le lumineux

[INTRO] Bon, cet article aurait dû être publié il y a déjà un mois mais avec les vacances, voyez-vous, j’ai pris du retard! Pour vous dire la vérité, je pensais quand même l’écrire dès mon arrivée en Bretagne, genre blogueuse hyper cool et connectée et où qu’elle aille, les pieds dans l’eau et l’écran total sur le nez… L’intention était là. Mais c’était sans compter sur le réseau pourri de mon endroit de villégiature (tenu secret, comme pour Emmanuel et Brigitte!). A moins de me mettre au fond du jardin à droite des hortensias, en équilibre sur un pied, impossible de capter quoi que ce soit! Vous comprendrez, je l’espère, que je n’aie pas lutté.

De retour à la civilisation d’aujourd’hui, loin des mouettes et des crêpes, respirant à nouveau dans la pollution lyonnaise, je vous livre donc sans plus tarder mon article!

Chaque été, début août, je m’offre une escapade à Paris avec mon amoureux. Si le point de départ de ce voyage est évidemment de se retrouver tous les deux, loin du tumulte du quotidien familial, il y a aussi toujours la motivation (que dis-je? L’excitation!) d’aller visiter une exposition en cours dans la capitale. Cette année, c’est celle de DAVID HOCKNEY, au Centre Pompidou, qui a teinté notre week-end love love d’une lumière si particulière.

Entrez dans la lumière…

Car le premier truc qui me vient à l’esprit lorsque je pense à Hockney, c’est la lumière. Toutes les toiles que je connaissais de lui, principalement ses swimming pools, ses scènes de piscines, ont cette luminosité de dingue en commun. Vous savez, cette lumière presque blanche des heures les plus chaudes de l’été qui s’intensifie au contact des parois claires bordant la piscine. Cette lumière qui ralentit le temps et colore l’eau de blanc et d’argent. Cette lumière qui fait cligner des yeux et transpire la sensualité. Des corps d’hommes immergés ou endormis nus à même la pierre en disent long sur les amours du peintre. Dans ma tête, l’imaginaire bat son plein et se fait son cinéma, se projetant de fameuses scènes de films tournés autour ou dans une piscine, avec soleil au zénith, corps (a)dorés et sexualité affirmée: La Piscine avec les sublimes Romy Schneider et Alain Delon ou Swimming Pool avec l’infernal duo Ludivine Sagnier / Charlotte Rampling.

Sunbather (1966). Acrylique sur toile. Museum Ludwig, Cologne, donation Ludwig

Avant l’expo de Pompidou, j’en étais là et c’était déjà beaucoup.

Mais à Paris, j’ai découvert tout le reste. Une vie entière puisqu’il s’agit d’une rétrospective: 60 ans de carrière et autant d’élans vers la nouveauté, la recherche, le jeu… en sachant que ce grand monsieur continue à peindre à 80 ans! Je ne vais pas vous faire un cours sur Hockney: je n’en ai absolument pas les compétences et ce n’est pas l’objet de mon blog. De plus, au vu de la myriade de bouquins et de hors séries en vente à la boutique du musée, vous pourrez lire ça écrit en beaucoup mieux ailleurs. Non, mon idée, c’est comme d’habitude de partager avec vous mon enthousiasme à l’égard de cet immense artiste et l’émotion intense ressentie devant certaines de ses œuvres.

Je vous propose un survol de cette expo chronologique et par là même du coup assez pédagogique.

On commence en toute logique avec les œuvres de jeunesse d’Hockney à travers lesquelles étonne et détonne son humour ou, mieux, son espièglerie. N’oublions pas qu’il est anglais!

Self-Portrait (1954). Coll. Bradford Museums and galleries, Bradford

J’ai notamment adoré son autoportrait réalisé en collage sur papier journal qui démontre, alors qu’il est encore jeune étudiant à l’école d’art de Bradford, son incroyable sens de la couleur et du graphisme.

Les toiles qu’il peint un peu plus tard, au Royal College of Art (Londres), impressionnent par leur maturité et leur audace. Notamment inspiré par Jean Dubuffet pour l’esprit graffiti et par Francis Bacon pour la force du message à transmettre, il glisse des allusions à son homosexualité derrière un trait et une composition parfaitement maîtrisés. C’est osé, malin, drôle donc percutant. Une sorte d’outing pictural, commis dans la fulgurance. Ces Love Paintings témoignent d’une incroyable liberté d’expression dans l’Angleterre des années 50 où les homosexuels sont toujours considérés comme des criminels!

Je suis tombée au fond de la piscine…

Justement, une décennie plus tard, fantasmant sur l’idée d’un paradis des sens made in America, Hockney s’envole pour Los Angeles. Et il n’est pas déçu! A la re(découverte) des toiles qu’il réalise là-bas, moi non plus! Ce sont ses fameuses Pools débordantes de sensualité, illustrant à merveille la philosophie hédoniste de la Cité des Anges et plus particulièrement de Santa Monica où il a posé ses pinceaux.

Parallèlement à la peinture, David Hockney photographie. Beaucoup. Et comme souvent dans l’art, les disciplines se complètent et se nourrissent l’une l’autre. Dans la toile A Bigger Splash, inspirée d’ailleurs d’une publicité pour la construction de piscines, il peint un cadre blanc autour de sa composition, renvoyant à l’esthétique d’un cliché polaroïd.

 

A Bigger Splash, 1967. Acrylique sur toile. Tate, Londres, purchased 1981

Mon coup de cœur: les Joiners

Kasmin, Los Angeles 28th March 1982. Polaroid composite. Collection de l’artiste

Dans les années 80, la photo d’Hockney prend une autre tournure et une autre force avec ses Joiners, des assemblages d’une centaine de tirages polaroïd qui recomposent un personnage ou un paysage.

Il livre ainsi une nouvelle version du cubisme – ce courant artistique du début du XXe siècle qui synthétisait la vision du spectateur tout en lui montrant une multiplicité de points de vue. En juxtaposant les images, il montre les différentes facettes d’un même objet, paysage, personnage.

Une façon de se rapprocher de la vérité de son modèle?

Couverture du livre Cameraworks by David Hockney, 1984

En tout cas, j’ai été bluffée par la précision, la pertinence et la force de ces patchworks photos.

 

4 Pearlblossom Hwy., 11-18th April 1986, #1
Photocollage. The J.Paul Getty Museum, Los Angeles

De la toile à l’Ipad

Je passe sur les portraits et les « perspectives inversées » afin de ne pas vous pondre un article trop longuet et vous perdre en route! Ce que je trouve incroyable chez Hockney c’est cette faculté constante à chercher, expérimenter, inventer. Mais n’est-ce pas la caractéristique d’un véritable artiste? Il est d’ailleurs l’un des premiers à se procurer un Ipad pour, après l’avoir fait sur fax, tablette graphique Wacom et Iphone, dessiner sur ce nouvel outil. C’est comme s’il absorbait toutes les innovations pour les intégrer dans son art et continuer à « faire du Hockney »! Ce qui l’intéresse aussi avec ces médias, c’est la possibilité qu’ils offrent de diffuser largement et immédiatement ses œuvres une fois réalisées.

L’une des pièces les plus marquantes de l’expo, dans la dernière salle, est cette installation en quatre panneaux numériques qui montre en accéléré le processus créatif d’Hockney sur une même œuvre représentant des joueurs de cartes. Des crayonnés qui placent sommairement les éléments de la composition jusqu’au résultat final, en passant par toutes les retouches, les suppressions, les changements de couleurs, de perspectives, d’expressions des visages…, tout est montré! C’est évidemment le travail banal de chaque artiste-peintre sur une toile, sauf que nous sommes ici sur l’Ipad d’Hockney. C’est stupéfiant!

Je ne peux pas tout dire, tout raconter: il faut aller voir absolument cette rétrospective!

Au comble de la joie

Une dernière chose tout de même qui m’a comblée, c’est l’état d’euphorie dans lequel je me trouvais en sortant de Beaubourg! Et vous savez pourquoi? Je crois que c’est grâce à toute cette joie, tout ce bonheur de créer qui irradient au travers des œuvres de David Hockney. La couleur et la lumière, omniprésentes, forcent évidemment le trait de cette impression (certains m’opposeront peut-être un risque d’overdose?). Moi je dis qu’en ces temps de sinistrose généralisée, cette joie met du baume au cœur et vient contredire l’idée selon laquelle il faudrait être malheureux et maudit pour pouvoir créer. Eh bien non, il faut juste bosser en fait, thanks and love David!

Portrait of an Artist, 1972. Acrylique sur toile. Lewis Collection

*** L’exposition « DAVID HOCKNEY, UNE RETROSPECTIVE » court jusqu’au 23 octobre. ALLEZ-Y !!! Toutes les infos sur https://www.centrepompidou.fr/

 

 

 

 

 

 

Agnès Varda, grandmother’s next door

L’autre soir, après une journée de boulot bien remplie, le corps encore endolori d’être resté vissé à ma chaise, concentrée sur l’ordi, je me suis offert une escapade dans l’imaginaire d’Agnès Varda et de son acolyte JR. J’ai vu Visages, Villages… au cinéma… et je ne me suis pas remise de ce film en apparence tout simple et qui dit tellement de choses, avec tellement de beauté et de bonté. D’aucuns diront que c’est un petit bonbon, doux et suave… Soit, mais c’est plus que ça!

Chère petite mamie indigne

Déjà, il y a AGNÈS VARDA. Je ne connais pas tout de cette femme, mais ce que je sais d’elle me plaît, me la rend proche et touchante. Sa vie d’artiste évidemment, si pleine, si riche, si vaste. Une touche-à-tout maline et audacieuse. Photographe, cinéaste (une des rares réalisatrices de La Nouvelle Vague), plasticienne… N’en jetez plus! Sa vie de femme amie, de Jean Vilar, d’Antoine Bourdin, de Jim Morrison… Sa vie de femme amoureuse de Jacques Demy, contre vents et marées, qui adopte sa fille Rosalie et avec lequel elle a un fils, Mathieu.

Elle fait partie des personnalités publiques et artistiques que je suis de loin et d’un peu plus près quand elle sort un film, propose une exposition. J’aime son univers bric à brac, « inclassable » comme disent ceux qui n’aiment pas que les gens ne rentrent pas dans les cases. J’aime sa coupe de cheveux improbable, au bol et bicolore blanc/cuivré. J’aime qu’elle s’en foute et en joue à la fois. Petite mamie indigne, punk et bab en même temps, infiniment digne d’être aimée par nous tous, et sans doute encore un peu plus par nous les femmes. Car c’est à ce genre de (grande) dame que nous devons tant, sur la liberté de faire, de penser, de créer. Vous savez, ce putain de sentiment d’illégitimité! Agnès, elle, elle a donné un grand coup de pied là-dedans et elle s’est lancée. Plus fort qu’elle.

Ce film, elle l’a fait avec JR. La star du street art, coté, médiatique, classe.  Qui côtoie De Niro, Natalie Portman et tous les grands qu’on ne rencontra jamais ailleurs qu’au cinéma. Il photographie en noir et blanc ces portraits d’anonymes ou ce célébrités qu’il imprime en format XXL et colle dans la rue, sur des bâtiments inconnus ou illustres, délabrés ou lisses, aux quatre coins de la planète, pour toujours raconter une histoire. Il a un côté arrogant derrière ses inamovibles lunettes noires, sa dégaine coûteuse jean/pardessus/Stan Smith, ses posts Facebook en compagnie de ses amis célèbres. Dans leur film, Agnès lui fait tomber le masque, le découenne de ses apprêts sophistiqués et l’on trouve un garçon assez touchant, drôle, impertinent, empathique. Il est émouvant devant sa propre grand-mère âgée de 100 ans. On le découvre aussi plus artisan qu’artiste, passant plus de temps sur les échafaudages qui lui permettent de coller ses portraits que derrière l’objectif.

L’œil et le cœur

Ces deux-là se sont bien trouvés. 20 à 30 centimètres les séparent. Elle a 89 ans. Il en a 33. Mais ils partagent le goût d’aller au plus près des gens, l’envie de raconter des histoires et de jouer. Ils ont des idées plein la tête. Ils aiment surprendre et faire plaisir. Ils veulent témoigner du passage sur terre de personnes à nulle autre pareille, raconter avant que tout foute le camp et qu’on ait tout oublié. Agnès et JR ont la malice et l’audace en commun. Ils ont un œil, même si celui d’Agnès voit flou et celui de JR se cache derrière le filtre fumé de ses lunettes noires. Ils ont un cœur. Leurs arts se ressemblent aussi, usant des mêmes média, la caméra, l’appareil photo. Il y a une histoire de transmission qui me touche énormément.

Sur le fil ténu, entre rires et larmes

Des moments d’émotion, il y en a plein. Soit venus des gens rencontrés par Agnès et JR tout au long du film, dans des petits villages et au port du Havre, soit venus directement avec eux. Agnès se livre sans pareil, comme si elle devinait que c’était la dernière fois. Derrière la caméra, elle a l‘innocence d’une enfant, et en même temps cette sagesse, ce savoir, cette sérénité qui n’appartiennent qu’aux anciens.

Tous les personnages de ce film sont magnifiques, nature, entiers. Ils ne jouent pas, ils sont. Fiers et émus de participer au projet artistique d’Agnès et JR, mais aussi parfois déçus ou mal à l’aise de se trouver ainsi « exhibés » alors qu’ils sont timides ou discrets. Partout, il y a rencontres, partages, et on devine que les liens créés ne disparaîtront pas.

On rit aussi beaucoup en regardant ce film: des vraies fausses engueulades des deux protagonistes, des blagues facétieuses de JR, des commentaires des uns et des autres… et ces petits espaces sont comme des respirations, bienvenus.

La musique de M souligne cette alternance avec beaucoup d’élégance. Les parties jouées au piano sont d’une beauté simplement magnifique.

Je veux être Agnès Varda quand je serai vieille

J’ai ri, j’ai pleuré mais sans jamais être triste, juste parce que c’est beau. Je nomme Agnès marraine de ce blog, pour tout ce qu’elle est et représente à mes yeux ! Elle ne le sait évidemment pas, c’est entre vous et moi.

PS: Jean-Luc Godard est une « peau de chien »! Allez voir le film, vous comprendrez…

« Être ici est une splendeur » de Marie Darrieussecq

Rien que le titre, ça en jette non ?! C’est normal, il est tiré d’un vers de Rilke, le poète allemand. Une phrase magnifique posée sur la couverture d’un livre qui compte parmi mes coups de cœur littéraires de l’année. Il est signé Marie Darrieussecq, une auteure dont j’aime souvent les titres, plus qphotoue les livres eux-mêmes! Dans le désordre: « White », « Précisions sur les vagues », « Naissance des Fantômes », « Il faut beaucoup aimer les hommes »… Des titres comme des énigmes à déchiffrer au fur et à mesure de la lecture.

Le livre dont je veux vous parler ici, « Être ici est une splendeur », m’émeut d’autant plus qu’il fait écho à une autre histoire lue seulement quelques mois auparavant (et chroniquée sur ce blog): celle de Charlotte Salomon, racontée par David Foenkinos. Là aussi, il est question d’une femme artiste peintre, allemande, née et morte trop tôt, trop vite, tragiquement.

paula1
Paula Modersohn-Becker, petit bout de femme déterminé, auteure d’une œuvre majeure

Là aussi, il est question d’une œuvre fulgurante et foisonnante qui sent le désir et l’urgence de créer coûte que coûte. Là aussi, il est question d’une rencontre intense entre un-e écrivain-e et une peintre. Comme David Foenkinos pour Charlotte Salomon, Marie Darrieussecq a ressenti l’impétueux besoin de parler de Paula M.Becker, de faire connaître son œuvre, de ne pas laisser cette artiste extraordinaire retomber dans l’oubli, de lui redonner vie en quelque sorte. Comme David avec Charlotte, Marie a suivi la trace de Paula, revivant sa courte destinée en accéléré.

Les deux écrivains parlent de leur démarche comme d’un geste amoureux. Car qui aime, a envie de faire savoir son amour, de le partager auprès des siens et pourquoi pas de le crier au monde entier. Dire, écrire, pour laisser trace, comme le fait le peintre.

Paula M. Becker et Charlotte Salomon sont un peu sœurs. Elles ont en commun la passion de la peinture, le besoin vital de créer quelles que soient les circonstances, quelle que soit la vie, avant l’amour d’un homme, avant l’envie d’enfanter. « Un seul but occupe mes pensées, consciemment et inconsciemment, écrit Paula dans son journal. Oh, peindre, peindre, peindre! »

C’est cette force, ce soulèvement, qui ont tant impressionné l’écrivaine et psychanalyste Marie Darrieussecq et l’ont incitée à écrire la biographie de Paula. Tout a commencé avec l’un de ses tableaux découvert en illustration d’un carton d’invitation à un colloque! Une femme et son bébé allongés nus, l’un contre l’autre; une intimité livrée dans sa simplicité magnifique, sans ornement, sans discours; l’essence même de la maternité. Marie Darrieussecq apprend que l’auteur de ce chef-d’œuvre est une peintre allemande, née en 1876 et morte en 1907. Elle part à sa recherche en Allemagne, entraînant toute sa famille dans une folle équipée en camping-car pendant les vacances estivales. La lecture de ses lettres et de ses journaux, l’observation de ses tableaux, nourrissent son écriture clinique. Marie raconte Paula, sans s’immiscer, sans interpréter. Point de lyrisme, point d’onirisme, l’écriture de Marie fait corps avec la peinture de Paula qui elle non plus, jamais ne cherche à démontrer.

paula5
Autoportrait au sixième anniversaire de mariage, 1906 © Paula Modersohn-Becker Stiftung, Brême
paula
Mère agenouillée et enfant, 1906 © Paula Modersohn-Becker Stiftung, Brême

 

Car il est là l’acte révolutionnaire de Paula Modersohn-Becker! Être la première femme à se peindre nue, parfois enceinte. Être la première peintre, après des années de regard masculin, à montrer le corps féminin telle qu’elle le voit, elle. Le sien souvent car il est celui qu’elle a sous la main (et les modèles coûtent cher!) ou celui d’autres femmes allaitant et ou portant leur enfant.

 

 

Oubliées la madone et l’odalisque, place à cette féminité tantôt tranquille tantôt fatiguée voire épuisée, en tout cas déshabillée de toutes charges amoureuse, érotique ou sanctifiée.

« Ni mièvrerie, ni sainteté, ni érotisme: une autre volupté. Immense. Une autre force. »

paula2
Portrait de jeune fille, les doigts écartés devant la poitrine, 1905 © Paula Modersohn-Becker Stiftung, Brême

On se trouble aussi devant ses portraits de petites filles – tout sauf des petites filles modèles – mais dont les grands yeux graves semblent nous dire avoir déjà compris la difficulté qu’il y aura à vivre femme dans un monde assujetti aux codes masculins.

 

Dans sa peinture et dans sa vie, Paula s’affranchit du regard et de la pensée des hommes. Elle entre par effraction dans un monde fait par et pour les hommes. Son père, insensible à son besoin de peindre et à l’évidence de son talent, lui enjoint de se trouver un emploi (elle fait des études d’institutrice). Son mari Otto, peintre académique, lui impose de tenir un ménage. Son meilleur ami de toujours, le poète Rilke, ne parvient pas à la faire tomber dans ses bras. L’école des Beaux arts de Berlin étant interdite aux femmes, elle part seule à Paris pour suivre des cours privés. Partout et contre tous, elle s’oppose, lutte, résiste. Elle hésite à divorcer puis fait un enfant.

Le tourbillon de la vie d’un petit bout de femme incroyable, au visage espiègle et au regard franc, artiste jusqu’au bout d’elle-même, terriblement en avance sur son temps. Paula meurt brutalement d’une embolie pulmonaire, à 31 ans, dix-huit mois après avoir donné naissance à sa fille Mathilde. Son dernier mot en s’effondrant, « Schade » (dommage), sonne comme le regret de partir trop tôt, alors qu’elle a tant à créer encore, et moi j’entends plutôt « Scheisse! » (merde!): « Merde, mais j’ai pas fini moi, j’ai toutes ces toiles à peindre! »

« J’ai écrit cette biographie à cause de ce dernier mot. Parce que c’était dommage. Parce que cette femme que je n’ai pas connue me manque. Parce que j’aurais voulu qu’elle vive. Je veux montrer ses tableaux. Dire sa vie. Je veux lui rendre plus que la justice: je voudrais lui rendre l’être-là, la splendeur. »

paula8
Paula, dans un champs près de chez elle, en 1905
paula10
Autoportrait à la branche de camélia, 1906-1907 © Paula Modersohn-Becker Stiftung, Brême

Paula laisse plus de 500 tableaux et dessins. Une œuvre d’une intensité rare, condensée sur dix années, et donc teintée de la frustration de ne pas connaître ce qui aurait pu venir après, si seulement Paula avait eu le temps de vivre.

Grâce au livre de Marie Darrieussecq et à la sublime expo du Musée d’Art moderne de Paris que j’ai eu la chance de voir cet été, Paula Modersohn-Becker a recouvré la vie et la place qu’elle doit occuper au sein de l’art moderne.

paula9
Fillette aux bras croisées, 1903 © Paula Modersohn-Becker Stiftung, Brême

 

 

 

 

Victoria/Virginie ma copine

Dimanche dernier, j’ai vu « Victoria ». On va pas se mentir, je savais que j’allais voir un bon film: son succès retentissant à Cannes, la presse unanime, les interviews savoureuses de Virginie Effira … Et le pitch évidemment: cette quadra avocate, divorcée et mère de deux gamines, qui dans le même temps se fait planter par son baby-sitter, doit défendre son ami accusé de tentative de meurtre, tout en faisant face aux révélations intimes que son ex-mari balance sur son blog! Tous mes capteurs étaient en alerte positive. Mais bon, ça nous arrive à tous: lorsqu’on va voir un film à très bonne presse un peu longtemps après sa sortie, on peut être vaguement déçu. Là, vraiment pas.

ob_eb5b67_cine-victoria

Déjà Victoria, c’est Virginie Effira. Cette blonde magique, tantôt sublime, tantôt… comme moi. Pas d’autoflagellation ni de fausse modestie: y a des jours où l’on se sent pas trop mal balancée et d’autres où l’on a juste envie de pleurer en croisant notre visage dans la glace, non? Elle est comme ça Virginie/Victoria ou alors on la sent comme ça: divine dans une mini robe en lamé à un mariage et puis juste bien dans un jean qui lui flatte généreusement les fesses pour aller bosser. En plus elle est drôle, tellement drôle, et pas toujours volontairement, ce qui est encore mieux. Rien que dans le regard, y a un truc qui fait mouche. Le film est une réussite grâce à elle c’est certain, mais pas seulement.

Parce qu’il y a aussi les autres acteurs, tous excellents. Melvil Poupaud en ami qu’on préférait uniquement virtuel sur Facebook tant il est toxique, Laurent Poitrenaux en ex-mari pseudo écrivain qui accède à la gloire en racontant la vie intime de son ancienne épouse sur son blog, la géniale Laure Calamy en associée un brin hystérique et surtout Vincent Lacoste en baby-sitter des enfants et ange gardien de la maman!

virginie-efira-avec-vincent-lacoste-dans-victoria

 

La richesse de ce film consiste en ces personnages bien trouvés et fouillés, en ces dialogues si bien écrits et jamais vains. Personnellement, j’ai adoré les échanges en franglais entre Victoria et son baby-sitter lorsque celui-ci lui annonce qu’il démissionne et qu’elle s’humilie à trouver les arguments qui pourraient le convaincre de rester. Une augmentation? 5%? 10%? « Ok you take the food out of the mouth of my children »! Régalade!

Elle est borderline Victoria c’est sûr, à recevoir ses plans Meetic directement dans sa chambre, à glisser consciemment dans la faute professionnelle, à s’envoyer avec ses filles des gaufres XXL à la chantilly et devant elles un smoothie au gin, à avaler une boîte de médocs la veille d’une plaidoirie à gros enjeu… Borderline, mais tellement humaine. Elle est le condensé de ce qu’on pourrait devenir si la vie devenait moins facile un jour et que tout commençait à pencher du mauvais côté. Si touchante Victoria dans son incapacité à seulement coucher, quand elle voudrait sans se l’avouer pouvoir aimer à nouveau. Si juste Victoria quand elle confie ne pas avoir vu l’évidence parce qu’elle a rarement plus de deux minutes de tranquillité intérieure.

daily-movies-ch_victoria-6

Ce film m’a plu aussi parce qu’il témoigne du regard d’une femme (la très douée Justine Triet) sur une autre, sans pour autant être féministe. Pas de connivence, pas de complaisance. Victoria est montrée telle qu’elle est, petit soldat prêt au combat, mais aussi faillible et sensible, envahie par des emmerdes qu’elle a souvent elle-même engendrées. Elle est si seule Victoria! Elles sont où ses copines?  Je veux dire, à part son associée rigolote et l’espèce de tromblon qui l’enfonce encore plus en lui assénant des propos ultra nébuleux dont on comprend quand même qu’ils ne sont pas super bienveillants… Ce n’est pas dans la solidarité féminine que Victoria puisera son salut, mais bien dans les bras d’un homme même si ce n’est pas forcément celui auquel elle aurait pensé dès le début, le boy’s next door!

C’est un film dont le scénario ose des trucs farfelus tout en restant hyper crédible, comme un procès pénal où l’on auditionne un chien excessivement possessif et un chimpanzé photographe par exemple! C’est futé, c’est risqué mais c’est gagné! Un peu à l’instar du parcours de Virginie Effira, passée d’une émission de télé-crochet (La Nouvelle Staaaaaaaar!) avant de suivre son petit bonhomme de chemin cinématographique et d’exploser aujourd’hui dans ce film taillé à la mesure de son talent. A mes yeux, elle pourrait être la petite sœur de Sandrine Kimberlain, c’est vous dire si la donzelle en a sous le Stiletto !

544141-jpg-c_640_360_x-f_jpg-q_x-xxyxx

 

Charlotte de David Foenkinos

Je dois l’avouer: avant, je n’aimais pas David Foenkinos. Snobisme? Condescendance vis-à-vis d’une littérature qualifiée de populaire? Sûrement un peu, oui. Pour moi, Foenkinos, c’était l’écrivain des bons sentiments, des histoires à l’eau de rose, des mots gorgés de sucre. L’écriture facile et sans envergure, à peine mieux placée que Marc Levy ou Guillaume Musso sur mon échelle de Richter personnelle de la littérature. Snob et conne, oui je vous l’accorde. Mais surtout, j’avais un avis sans avoir lu, ce qui pour la journaliste que je suis quand même un petit peu, craint carrément! Bref, j’étais remplie de préjugés à l’égard de ce pauvre David Foenkinos jusqu’à ce que je découvre Charlotte. Sa Charlotte. Charlotte Salomon, peintre juive allemande née en 1917 et morte en camp de concentration fin 1943. Ce livre, lu par hasard lors des dernières vacances de printemps, quelque part entre Saint-Cyprien et Cadaquès, m’a bouleversée.

Bouleversée par la vie de cette artiste qui naît et grandit dans une famille dont tous les membres sont rongés par la mélancolie et qui finissent par choisir la mort plutôt que la vie tant elle leur paraît insupportable (« une mélancolie ravageuse, dont on ne revient pas« , écrit Foenkinos). Bouleversée par la force créatrice de cette femme qui, envers et contre tous (sa famille, les hommes, l’Allemagne nazie), impose son talent et son art. Bouleversée par son œuvre qui, en racontant sa propre existence à travers des dessins, la peinture et de longues phrases écrites par-dessus, prend l’allure d’une bande dessinée format XXL: « Vie? Ou théâtre? »

photo-2-1
« Leben? oder Theater? » (« Vie? ou théâtre? ») L’œuvre de Charlotte Salomon

Bouleversée enfin, évidemment, par le destin funeste de cette femme dont la seule erreur semble avoir été, à l’instar d’une Camille Claudel, d’être née trop tôt.

« Elle sait exactement ce qu’elle doit faire. Il n’y a plus d’hésitation dans ses mains. Elle va peindre ses souvenirs de manière romanesque. Les dessins seront accompagnés de longs textes. C’est une histoire qui se lit autant qu’elle se regarde. Peindre et écrire. »

Et Foenkinos dans tout cela? Eh bien, l’écrivain m’a beaucoup touchée dans sa manière, dès la première page, d’écrire à la première personne pour parler de sa passion pour cette artiste oubliée. Charlotte le hantait depuis longtemps et il savait qu’il écrirait un jour sur elle, sans savoir encore comment et sous quelle forme. Elle restait dans un coin de sa tête, bien que les années défilent et son lot de best-sellers avec.

« Pendant des années, j’ai pris des notes. J’ai parcouru son œuvre sans cesse. J’ai cité ou évoqué Charlotte dans plusieurs de mes romans. J’ai tenté d’écrire ce livre tant de fois. Mais comment? Devais-je être présent? Devais-je romancer son histoire? Quelle forme mon obsession devait-elle prendre? »

Je crois que David Foenkinos a finalement vu juste en décrivant son amour pour elle, sans artifice littéraire et désarmant de sincérité, et en racontant comment il a mené son enquête sur les lieux même où l’artiste a vécu, de Berlin jusqu’à Villefranche-sur-Mer dans le sud de la France. Foenkinos enchaîne les phrases courtes qui posent l’essentiel et pour ma part, c’est cette simplicité dans l’écriture, ce style épuré, découenné d’un pathos dont l’auteur a compris qu’il aurait frôlé le mauvais goût, qui m’ont fait chavirer.

photo-2

Peu à peu, j’ai réalisé que la Charlotte de Foenkinos avait été un peu la mienne aussi, il y a de cela – ouh là là – une bonne vingtaine d’années! Alors tout juste âgée de 18 ans, le bac et mon envie d’en découdre en poche, j’avais dégoté un stage au service de presse du Centre Pompidou. Oui, incroyable, la classe internationale, quand j’y repense! J’avais assisté pendant une quinzaine de jours l’attachée de presse de l’époque – Nathalie Garnier, une grande blonde classe et sympa – , pour préparer l’exposition des œuvres de …. Charlotte Salomon! Je me souviens notamment d’avoir écrit à la main les petites légendes sur les diapos des dossiers de presse (oui, c’était au temps jadis, seuls les vieux journalistes et attachées de presse peuvent me comprendre!)

photo-1-1
J’ai retrouvé dans ma bibliothèque le catalogue de l’expo que Nathalie m’avait offert à la fin de mon stage

Charlotte Salomon, protégée par un professeur qui luttait contre les lois raciales, a pu s’inscrire aux Beaux Arts de Berlin. Intense, sa peinture subjugue. Mais c’est en France, exilée et éloignée de sa famille, qu’elle créera véritablement son œuvre « Vie? Ou théâtre ». Au médecin à qui elle confie son carton à dessin lorsqu’elle se sent menacée par l’arrivée des Allemands, elle dira simplement « C’est toute ma vie ».

Toute cette vie que David Foenkinos raconte et imagine dans ce livre magnifique et poignant, « Charlotte », qui n’a pas fini de me hanter moi aussi.

photo-3
Charlotte, elle est magnifique n’est-ce pas?

« La dernière peinture est saisissante de force. Charlotte se dessine face à la photo-1mer. On la voit de dos. Sur son corps, elle écrit le titre : « Leben? oder Theater?

C’est sur elle-même que se referme l’œuvre dont sa vie est le sujet. »