Les étranges visages de Marie-Pierre Brunel

Marie-Pierre Brunel © Vanina Esdras

Il faut bien l’avouer, faute de temps, Les Créativantes s’étaient quelque peu endormies ces derniers mois. Mais courant septembre j’ai découvert le travail de Marie-Pierre BRUNEL si bien que malgré une rentrée chargée, je n’ai eu d’autre choix que de vous le présenter. Jugez plutôt: un univers figuratif mais onirique, des tonalités bleutées, des personnages au visage masqué à l’orée d’une végétation mystérieuse… sans compter derrière cela, une artiste accessible et généreuse dans la volonté de partager son œuvre.

Exposition Orixas, Galerie Paul Ripoche, Lyon

Tout cela dans la galerie Paul Ripoche, qui a ouvert ses portes cet été dans le premier arrondissement de Lyon. Paul est un homme de goût, humble et résolument tourné vers les artistes et le public. Sa galerie, ouverte sur la rue avec ses baies vitrées, est un lieu où l’on se sent accueilli tel qu’on est, où l’on aime s’attarder et rêver. C’est précisément ce que j’ai fait devant les toiles de Marie-Pierre.

Lansa, 2018, acrylique et craie grasse sur papier, 140 x 107 cm

L’aventure d’une vie

Avec son visage angélique et ses yeux de chat, il n’est pas difficile d’imaginer la petite fille que Marie-Pierre a pu être à la fin des années 80. Née dans le département du Doubs et vivant tout proche d’une forêt, elle raconte avoir été « une sorte d’Indiana Jones » qui jouait avec les garçons du village à construire des cabanes dans les arbres, un Opinel à la main. Elle dessine déjà à l’époque, mais pas plus que les autres enfants. Elle est tout de même inscrite à un atelier d’aquarelle, en parallèle de ses cours de danse et de musique au Conservatoire.  Pour autant, elle ne va jamais dans les musées.  La famille est plutôt du genre scientifique, père ingénieur, et frères matheux. Marie-Pierre aussi d’ailleurs. Bonne élève, elle passe un bac S. Puis, tout bascule. « J’ai réalisé qu’il existait des écoles d’art, si j’avais su ça plus tôt j’aurais suivi un autre cursus. Mais c’est le problème de l’éducation nationale: la pratique artistique est reléguée au rang d’option. On n’encourage pas cette voie-là. Et je le comprends: les filières sont saturées, il y a très peu de débouchés. Alors, quand un élève est très bon en maths, eh bien on lui conseille de faire des maths! » Mais Marie-Pierre se rebelle et dit qu’elle veut étudier l’art. « Je suis passée et je passe encore pour un OVNI, s’amuse-t-elle. Il faut toujours expliquer son travail, dire ce que c’est d’être artiste professionnelle. Pour les gens, il faut avoir exposé, vendu, comme si ça validait ta position d’artiste dans la société. Mais créer, c’est l’aventure d’une vie. »

Tourelle, encre sur papier, 21x30cm, 2015

Sûre de son chemin justement, Marie-Pierre va s’inscrire en prépa Arts appliqués à Strasbourg, sésame obligé pour intégrer ensuite une école d’art. Elle y apprend à maîtriser les outils et les techniques qui vont lui permettre de s’exprimer. « Je suis contente d’avoir eu cette formation très technique avant d’aller aux Beaux-arts où c’est beaucoup plus libre » précise-t-elle. D’abord les Beaux-arts d’Angoulême, spécialisés dans l’illustration et la BD, car elle veut dessiner à l’époque. Puis, au bout de quelques années de boulots alimentaires et de dessin tout azimut, notamment dans des fanzines, elle entre aux Beaux-arts de Marseille où elle prend le virage de la peinture.

Exotica, aquarelle sur papier, 30x40cm, 2017

« J’ai eu envie de reprendre mes études pour creuser plus loin. J’avais besoin de travailler en plus grand et en couleur, avec des pinceaux. Je ne voulais faire que ça et là, j’avais la chance d’avoir accès à un atelier, à une grande et belle bibliothèque… » confie-t-elle avant de résumer en souriant « J’aime beaucoup apprendre ».

Krampuss, acrylique sur papier toilé, 100x150cm, 2016

Marie-Pierre opte pour l’acrylique qui  lui permet d’aller vite. « A l’huile, il est toujours possible de corriger. Moi, j’aime le côté « un seul jet » de l’acrylique, ne pas avoir à y revenir. Je peins beaucoup mais je ne garde pas tout. Si ça ne me plaît pas, je recouvre tout dans la foulée. J’aime cette idée de continuité temporelle, dans l’action et dans la pensée » explique-t-elle.

Carnaval, acrylique sur papier, 105 x 150, 2014

Une inquiétante étrangeté

Après Marseille, Marie-Pierre va à Paris où une amie vient de libérer un atelier. « Je n’avais même pas de logement, mais un atelier à moi à Paris, ça ne se refuse pas! » Elle approfondit alors ce qui va devenir son style: une peinture figurative, avec des corps et des visages oui, mais toujours masqués ou cachés.

Lévitation, crayon de couleur sur papier, 21x30cm, 2017

« J’avais entamé ce travail avec mes dessins, par des collages de têtes d’animaux que je chinais dans de vieilles encyclopédies par exemple, raconte-t-elle. Mais la peinture apporte une autre dimension encore plus étrange. » Et c’est bien ce sentiment d’étrangeté qui intéresse Marie-Pierre et trouble le spectateur. La jeune femme s’inspire du concept d’inquiétante étrangeté élaboré par Freud, selon lequel lorsqu’on est confronté à un masque ou à une poupée, on a un sentiment d’angoisse et on se demande si on a affaire à un être vivant, une statue ou un mannequin. « C’est vraiment par le visage que toutes les émotions passent, précise-t-elle. On cherche à reconnaître quelque chose d’humain dans un visage. C’est pourquoi on peut se sentir mal lorsqu’il est altéré de monstruosités. J’aime voir ce que suscite cette étrangeté sur le public: la peur, la gêne, le rire même parfois. » Mais loin d’elle l’idée de provoquer ou de mettre mal à l’aise, c’est la recherche de l’émotion qui motive son geste.

Stag, acrylique sur papier, 70×50 cm, 2017

Divinités bleutées

Candomblé, acrylique sur papier, 140x100cm, 2018

Ce travail sur le visage vise une altération de la réalité car l’univers de Marie-Pierre, s’il est figuratif se veut onirique. « C’est ce qui me permet de donner libre cours à plein d’inventions ».  Une démarche appliquée dans la série des Orixas qu’elle a créée pour Paul Ripoche et sa galerie, le temps d’une expo qui dure jusqu’au 3 novembre. Pour cela, elle a travaillé tout l’été, jusqu’à dix heures par jour. Les Orixas sont des divinités d’origine africaine importées en Amérique Latine au temps de l’esclavage. Au Brésil, elles s’expriment sous la forme d’une religion appelée « Candomblé« , avec des rituels, des costumes, et des autels garnis de crânes d’animaux et de fleurs. Cette série fait suite à un précédent travail inspiré de carnavals et de costumes chamaniques d’Europe de l’Est. Passionnée d’art africain, Marie-Pierre s’est nourrie des recherches de l’ethnologue Pierre Verger. « Ce qui m’intéresse c’est de voir comment tous les symboles de la religion africaine ont été mélangés au catholicisme des colons. » Car Marie-Pierre s’interroge sur la place de la religion dans la société: « Pourquoi il y a-t-il une perte de spiritualité? Peut-être sommes-nous dans une nouvelle ère où les religions monothéistes sont délaissées au profit de spiritualités chamaniques? »

Oxàla, 2018 acrylique et craie sur toile, 120 x 97 cm

Pour donner une couleur à ce travail, Marie-Pierre a choisi une palette qui oscille entre le bleu et le vert. Pour elle qui a commencé à dessiner en noir et blanc et ne sent pas toujours très à l’aise avec la couleur, cette tonalité lui offre un confort et un choix de nuances qu’elle n’a pas fini d’explorer. D’autant qu’elle sied bien à ses personnages qui émergent souvent de l’obscurité d’une grotte ou d’une forêt. Sans doute proche de celle qui fut son terrain de jeu quand elle était petite et qui l’a tant marquée. « A force de vivre en ville, j’avais oublié la force de la forêt. Mais en 2015, je suis retournée vivre un an là-bas, et tous mes souvenirs sont revenus avec une intensité incroyable. Les odeurs, les bruits de la forêt. J’ai réalisé que tous les rêves que je faisais prenaient place dans ce type de paysage. »

Il est bien question de rêve, et peut-être même de cauchemars pour certains spectateurs, lorsqu’on se retrouve face à ces grands personnages masculins ou féminins, au port altier ou en situation d’incantation. Une histoire, une fable, une légende, peut alors se raconter, selon l’imaginaire de chacun d’entre nous. Pour ma part, je me suis sentie comme engloutie dans le bleu de ces forêts, prête à suivre, non sans une certaine inquiétude quand même, ces êtres surgis de nulle part.

Rester au contact du public

Exu dos ventos, lithographie, 2018

Outre la peinture, Marie-Pierre pratique toujours le dessin, ainsi que la gravure et la sérigraphie. Soucieuse de produire, parallèlement à son travail exposé en galerie, un art accessible à tous, elle continue à évoluer dans le milieu souvent underground de la micro édition, notamment celle des fanzines. « J’aime le rapport très direct qui existe entre les gens et les artistes. On est dans le do it yourself et entre passionnés. Le dessin est décomplexé, l’art désacralisé. » Quant au fait d’être une artiste femme, Marie-Pierre ne mâche pas ses mots: « Il y a clairement un manque de respect, les femmes artistes sont soit infantilisées soit pas prises au sérieux. Et ça commence dès les écoles d’art où les profs poussent davantage les garçons que les filles alors que celles-ci sont bien plus nombreuses. Que deviennent-elles après? Personnellement, je sens que je dois fournir un effort supplémentaire pour être considérée et je me dis parfois que cela serait plus facile si on ne connaissait pas mon sexe! » En réaction, Marie-Pierre a lancé aux côtés de Sarah Fisthole, il y a quelques temps déjà, le fanzine Gonzine co-produit avec des dessinatrices de BD. Le propos est tantôt gras, tantôt sérieux ou encore poétique, en tout cas bien éloigné « des dessins de filles qui parlent de cheveux ou de fringues! »

Yemanja, argile, perles, métal, acrylique, pigments, 15x15x20 cm, 2018

Marie-Pierre s’attaque aujourd’hui à la création en volume, avec la céramique. « Je veux faire des petites figurines qui seraient comme des jouets que l’on collectionne pour la charge émotionnelle qu’ils revêtent. Des sortes d’objets fétiches. » Sans doute en présentera-t-elle quelques uns lors de sa prochaine expo à Saint-Étienne à la fin du mois de novembre. De nouvelles émotions en perspective.

*** L’univers de Marie-Pierre Brunel est à découvrir sur https://mariepierrebrunel.wordpress.com/

*** Expo Orixas, jusqu’au 4/11 à la Galerie Paul Ripoche, 6 rue Burdeau, Lyon 1er. https://www.galerie-paulripoche.com/

Les Batailles Nocturnes, 2018, acrylique et broderies sur toile, 250 x 400 cm

Les lampes vivantes d’Anne-Charlotte Saliba

Après une absence prolongée ici, me revoilà. Et une fois n’est pas coutume, pour ce retour en grandes pompes (mais oui, mais oui), c’est vers le volume et la lumière que je vous emmène, à travers le travail de la designer d’objets Anne-Charlotte SALIBA. Nous avons discuté dans son adorable appartement décoré façon cabinet de curiosités et peuplé de plantes vertes, en buvant une tasse de verveine (pour elle) et de thé genmaicha (pour moi). Lové sur un oreiller à côté de nous, Mo, le chat-peluche à longs poils gris et blancs ronronnait juste comme il faut. Et nous étions éclairées par l’une des lampes d’Anne-Charlotte, ces petites beautés dont j’avais vraiment envie de vous parler.

Baladeuse écaillée

Comme la plupart des artistes interviewées pour ce blog, j’ai vu les créations d’Anne-Charlotte avant de la rencontrer, elle. D’abord sur Facebook, puis dans une boutique de créateurs que j’adore, Mademoiselle Major, dans le 1er arrondissement de Lyon (pour les Lyonnaises qui me lisent!). Des  suspensions en papier blanc, assez géométriques, avec des pliures et des dentelés. Hasard de la vie, Anne-Charlotte et moi, nous avons nos enfants scolarisés dans la même école et nous nous croisions donc de temps en temps sans que je sache qu’elle était l’auteure de ces lampes divines.

La baladeuse Gisèle

Un feu intérieur

Il y a de la retenue chez Anne-Charlotte. Une pudeur, une prudence. Pas de timidité, plutôt une réserve. En discutant avec elle de son activité qui relève pour elle de la passion, une passion grandissante, on devine rapidement le feu intérieur, la fougue qui l’animent.  J’imagine bien d’ailleurs Anne-Charlotte enfant. Une petite fille déterminée, discrète mais frondeuse, capable, comme elle me le révèle, de rester cinq heures attablée à son petit bureau pour peindre un oiseau pour la fête des pères.  Cette notion de perfection, accompagnée de l’envie très forte de créer des choses de ses mains, n’a jamais quitté Anne-Charlotte depuis ses jeunes années.

Elle a suivi un parcours d’études artistiques. D’abord une année aux Beaux-arts de Saint-Etienne dont elle garde un très mauvais souvenir: « J’ai vraiment détesté ce système prétentieux et jugeant, à une époque où j’étais plutôt introvertie ». Elle est donc partie ensuite à Rennes, dans une école de design et d’architecture intérieure où elle a retrouvé une certaine sérénité en expérimentant la matière, en se rapprochant de l’objet et de ses plus petits détails. Elle a commencé aussi, à ce moment-là, à introduire les notions de mouvement et de lumière dans son travail. Puis ce fut Paris et ses petits boulots alimentaires pour, en parallèle, pouvoir nourrir son book et travailler en freelance sur des projets de décoration de vitrines pour des marques de luxe avec, déjà, des éléments en papier. Elle sait là qu’elle tient quelque chose. Retour à Rennes où elle commence à créer des lampes en papier, cumule deux temps partiels… et accouche de son premier garçon, Eliott. Anne-Charlotte ne lâche rien. Elle sait ce qu’elle veut… et ce qu’elle ne veut pas: « J’ai réalisé très tôt que je ne pourrais jamais travailler en agence car je savais que je manquerais d’air. La notion de liberté est hyper importante dans ma vie. »

Les baladeuses Aki

Le papier, plein d’attraits

Depuis trois ans et demi, Anne-Charlotte est installée à Lyon, avec son compagnon et ses deux garçons (Camille est né l’an dernier). Depuis septembre, elle se consacre à temps plein à la fabrication de ses lampes: « Enfin j’optimise au maximum mes journées, entre les sorties d’école et de crèche! ». Elle a définitivement opté pour le papier. « Au début, parce que c’est une matière peu coûteuse et que je voulais pouvoir pleinement m’exprimer sans être pénalisée par un critère économique. Mais finalement, le papier s’est révélé plein d’attraits! » explique-t-elle. Anne-Charlotte utilise donc un papier Canson assez basique, dont le grammage tient l’équilibre entre une densité suffisante pour permettre les pliages et une transparence indispensable au passage de la lumière.

La lampe Tripode

Anne-Charlotte commence toujours par esquisser quelques croquis de la lampe qu’elle a en tête. Puis très vite, elle entre dans le vif de la matière. Enfermée dans son petit atelier, elle teste ses idées sur des bouts de papier, découpe, perfore, coud, plie… avant de se lancer en grand format. Elle a choisi de travailler principalement en blanc qui, naturellement, permet une réflexion de la lumière entraînant jeux d’ombres et de transparences. Il est aussi vecteur de sérénité. « Et puis la couleur raconte déjà une histoire. Je veux que cette histoire se raconte d’une autre manière, par des perforations, par des écailles par exemple, précise Anne-Charlotte, j’aime aussi que l’objet ait une double lecture, lorsqu’il est allumé et lorsqu’il est éteint. »

Détail de la matière écaillée

Un univers animal et végétal

Pour moi, ses lampes sont vivantes, elles ont quelque chose d’animal ou de végétal selon les modèles. Anne-Charlotte me le confirme en citant ses sources d’inspirations: « Les abysses, les invertébrés, toutes ces créatures folles qui peuplent le fond des mers et qui parfois s’illuminent, la nature aussi… »

La lampe Boa

Ma lampe préférée s’appelle Boa, un comble pour moi qui aie la phobie des serpents! C’est l’objet mouvant par excellence: elle glisse et ondule et si elle est inspirée des mouvements du serpent, elle peut aussi faire penser à une fleur, une robe de princesse, une chevelure ou une queue de sirène. Elle est tout simplement magnifique, a fortiori dans son format XXL puisque Anne-Charlotte a la bonne idée de proposer ses créations en plusieurs dimensions.

La lampe Boa, très grand format

Aujourd’hui, Anne-Charlotte voudrait offrir plus de visibilité à ses créations, dans des boutiques et des expositions. Sa lampe Boa est en ce moment même présentée à Paris, à la galerie VIA, dans le cadre de l’exposition Hybrid[e] Le design français se métamorphose (jusqu’au 6 mai).

La veilleuse Boa joue les stars en noir.

« Je souhaiterais aussi créer des correspondances avec d’autres artisans d’art et développer d’autres savoir-faire pour que le champ des possibles soit toujours plus vaste » annonce la créatrice. Je vous l’ai dit, cette fille a le feu, on n’est pas prêt de l’arrêter.

*** Découvrez tout l’univers d’Anne-Charlotte Saliba sur son compte Instagram @annecharlottesaliba et sur son site http://annecharlottesaliba.free.fr/

Les histoires dessinées d’Agnès Hostache

Vous ne devinerez jamais! Pour la première fois depuis la naissance du blog, une artiste m’a contactée pour me rencontrer et me dire le bien qu’elle pensait des Créativantes. Quelle joie ressentie à la lecture du mail d’Agnès HOSTACHE! Elle n’aime pas dire qu’elle est artiste, Agnès, (même si moi je prends plaisir à l’écrire ici!)… Non, ce qu’Agnès se sent être au plus profond d’elle-même, depuis qu’elle sait tenir un crayon, c’est ILLUSTRATRICE.

Je dois avouer que je ne connaissais pas son travail, alors je suis allée voir son site. Et là, double ration de surprise, joie, bonheur etc.: j’ai découvert un univers magnifique, riche de mille petites choses qui font une vie, des personnages auxquels on s’attache immédiatement et à propos desquels on a envie d’écrire des histoires, des mises en scène faussement simples, des couleurs et une lumière qui subliment tout, une intimité dévoilée avec élégance et, aussi, une certaine mélancolie qui filtre par-ci par-là…

Nous nous sommes retrouvées, Agnès et moi, devant un café allongé (+ un peu de lait pour elle) puis, la conversation s’étoffant, un Tchaï Latte. Les confessions sont venues vite comme si l’on se connaissait déjà un peu toutes les deux. Un grand merci aux premières Créativantes qui, à travers mes portraits, ont donné envie à Agnès de me rencontrer et de figurer parmi elles sur le blog. Il se crée ici une sorte de communauté (je n’aime pas ce mot, mais comment appeler cela mieux?). Une certaine sororité, peut-être, entre ces femmes qui ont en commun l’envie, le besoin, la soif de créer coûte que coûte. J’en suis très émue.

Inventaire © A. Hostache

Le dessin, une évidence

Les petits riens du quotidien © A. Hostache

« Ma mère raconte que lorsque j’étais petite, il suffisait de me donner un crayon de papier pour être sûr d’avoir la paix un bon moment! » me confie Agnès avec amusement. Ainsi dès le plus jeune âge, Agnès dessine tout le temps. C’est un besoin physique, intime, une nécessité absolue. « Le dessin, c’est l’histoire de ma vie » lâche-t-elle. Elle suit donc en toute logique des études d’art avant de devenir directrice artistique en agence de publicité. Les illustrations à l’époque, c’est elle qui les commande. Mais son talent fait mouche et des professionnels autour d’elle lui rappellent sans cesse qu’elle est faite pour dessiner. Alors, toujours elle se balade avec des carnets dans ses poches, dans ses sacs, pour griffonner dès qu’elle le peut.

 

Raconter des histoires

Depuis toujours, Agnès dessine des intérieurs de maisons. D’ailleurs, quand elle était petite et qu’elle envisageait le métier qu’elle exercerait plus tard, elle disait « Je ferai du dessin ou alors je visiterai des maisons »! Pas besoin de représenter les habitants de ces maisons, l’ensemble des détails créés par Agnès – un vêtement oublié, une tasse de thé, tous les petits riens d’un home sweet home – leur donnent vie et laissent imaginer au spectateur qu’elle peut être leur histoire.

X. et J. © A. Hostache

Car l’histoire, c’est ce qui compte avant tout le reste pour Agnès: « Moi mon truc, c’est raconter des histoires. Ce qui me plaît c’est l’humain ». C’est pour cette raison que de ses maisons, elle est passée à des personnages. Mais pas n’importe lesquels! Des gens viennent trouver Agnès pour lui demander de réaliser le portrait de leur famille, de leur fille, de leur amoureux… Un cadeau qu’ils se font à eux-mêmes ou qu’ils destinent à celui ou celle ainsi représenté. Pour répondre au mieux à cette demande intime et affective, Agnès recueille un certain nombre de photos, de renseignements et d’anecdotes sur la personne dont elle doit faire le portrait. « Ce que je trouve touchant dans ce cadeau, c’est qu’il témoigne d’un double regard sur un être aimé: celui de la personne qui offre le portrait et puis le mien, à travers ce que l’on m’a révélé de son intimité ». Agnès se souvient de la commande d’un couple d’amoureux: « Ils n’étaient pas particulièrement attachés à leur appartement et m’ont raconté que leur rêve était de partir ensemble un jour en voyage. J’ai eu l’idée de les dessiner à l’endroit où ils s’étaient rencontrés, sur les quais de Saône, comme s’ils étaient en partance. »

Violette © A. Hostache

 

Agnès compare ce travail de portraitiste à celui d’un journaliste, mais du côté de l’image. Il rend bien compte aussi de son envie de parler des gens et de l’air du temps. C’est pour cela qu’elle ne se définit pas comme artiste: « Un artiste c’est quelqu’un en quête de lui-même. Moi, je ne veux pas parler de moi! »

 

D’ailleurs, Agnès pousse les gens à intervenir dans l’image qu’elle crée pour eux: « Je leur fait évidemment valider mes crayonnés puis je les interroge sur leurs goûts, les couleurs qu’ils apprécient… Un portrait c’est une histoire de sentiments! »

 

Ces portraits charmants vont droit au cœur de ceux qui les commandent mais aussi au cœur de ceux qui les découvrent. C’est le cas d’Inès de la boutique lyonnaise Dada Shop qui en est fan et les expose ou encore de L’Illustre Boutique et d’Artarzat à Paris. Sur Instagram aussi, des fans inconnus likent à tour de clic les illustrations d’Agnès.

Le Dada Shop © A. Hostache

Agnès est une curieuse, des autres et des univers à explorer. Alors après avoir œuvré dans la publicité, elle a suivi une formation en architecture intérieure. Une nouvelle activité qu’elle va exercer une dizaine d’années et qui lui permet aujourd’hui de savoir aussi bien dessiner des personnages qu’évaluer des perspectives. Mais depuis 2 ans et demi, Agnès a sauté le pas vers son évidence: celle d’être illustratrice à part entière, du matin au soir, dédiée à la nécessité de ce geste qui lui est si indispensable, que dis-je, vital!

Le tabouret de mon grand-père © A. Hostache

Agnès travaille à la gouache, à l’acrylique et au crayon de couleur, sur du papier ou du bois (médium ou bois clair). Elle peut parfois utiliser la palette graphique pour aller plus vite, sur certains projets en édition ou de commandes dans la publicité.

Elle s’inspire de tout ce qui l’entoure. Un article de journal, une exposition, les petites choses banales du quotidien… Ses références en illustration vont de Pierre Le Tan à Jean-Philippe Delhomme, en passant par Kitty Crowther et Jirô Taniguchi . Mais elle aime aussi beaucoup Louise Bourgeois et les dessins d’enfants qui la « font craquer ». Elle anime d’ailleurs un atelier de bande dessinée à l’Institut d’hématologie et d’oncologie pédiatrique de Lyon.

Une relation particulière avec le Japon

Sur un petit nuage © A. Hostache

La grande passion d’Agnès, c’est le Japon! Elle y a séjourné pendant une longue période et a même exposé ses œuvres, le temps d’un festival, sur l’île de Naoshima, une sorte de sanctuaire de l’art contemporain. Surtout, Agnès a rencontré là-bas l’une des auteures japonaises qu’elle vénère: Yoko Ogawa.

Son rêve qui est train de devenir un vrai projet? Réaliser un roman graphique d’après l’un des livres de Yoko, avec l’accord de celle-ci. L’idée de dessiner sur les mots d’un auteur lui tient de plus en plus à cœur, pour raconter toujours des histoires mais en duo cette fois.

Au Japon, Agnès se reconnaît particulièrement dans le mouvement Mingei Undo né dans les années 30. La définition de cette philosophie fait en effet écho à la démarche artisanale –plus qu’artistique finalement- d’Agnès:

« Il doit être modeste mais non de pacotille, bon marché mais non fragile. La malhonnêteté, la perversité, le luxe, voilà ce que les objets Mingei doivent au plus haut point éviter : ce qui est naturel, sincère, sûr, simple, telles sont les caractéristiques du Mingei. »

Alors soit, Agnès n’est pas une artiste! Elle est une portraitiste, une nouvelliste, une chroniqueuse au long cours, qui témoigne précieusement de l’air du temps et de la vie des gens, avec une sincérité et une bienveillance absolues. 

Les lunettes vertes © A. Hostache

*** retrouvez l’univers d’Agnès sur son site http://hostache.ultra-book.com/

 

 

 

 

 

 

 

La montagne obsessionnelle de Séverine Dietrich

Il est des rencontres comme des coups de cœur. Un truc qui fait se dire « c’est fou comme on est raccord avec cette fille! ». Une histoire de connivence, d’avis partagé sur un tas de choses. La même envie de comprendre pourquoi le monde et l’humain marchent comme ça. Breeeeef, je ne vous fais pas plus languir: j’ai rencontré SÉVERINE DIETRICH, designer graphique et PEINTRE! Je l’écris en grosses lettres pour lui montrer que c’est du sérieux et pas du hasard ou juste de la chance. Ah ça non!

Faussement simple, diablement efficace

J’ai découvert les peintures de Séverine dans un café à côté de chez moi, Le Tasse-Livre. Je dois avouer qu’au début, j’ai pensé (pas longtemps): « Hum, c’est simple ». Des paysages de montagnes stylisés, comme résumés, avec des grands aplats de couleur. Et puis, un peu comme un titre musical qu’on écoute une première fois en se disant « bof » mais qui fait son petit chemin en vous jusqu’à se laisser fredonner à longueur de journées puis ne plus vous lâcher, les toiles de Séverine sont entrées en moi. Et plus je les regardais, plus je les aimais. Plus elles me parlaient, me calmaient, me faisaient du bien. Hum, pas si simple simple donc, et diablement efficace.

Je dois dire ici que la montagne et moi, ça fait deux. On n’est pas vraiment copines parce qu’on ne se connaît pas bien. Moi, je suis née au bord de l’Océan, ma montagne s’appelait les Pyrénées, deux fois en 20 ans, avant d’accepter d’y passer une semaine avec un amoureux qui voulait m’apprendre à skier. Marasme. De moi sur les skis. Et de ma love story. Mais il faut croire que la montagne voulait me gagner, puisque j’ai fini par épouser un Grenoblois (de confession montagnarde, évidemment). Je circonvolutionne mais tout ça pour dire que je ne me sens pas à l’aise à la montagne. Je n’ai pas les codes. Je ne sais pas faire. Et que face à tout ça, les toiles de Séverine font office de réconciliation.

Géographie ou géométrie?

En même temps, à bien les regarder, ces montagnes n’en sont peut-être pas. Des pentes, des dénivelés, des sentiers, des sommets, des pics et des contreforts, il y a oui. Mais n’est-ce pas plutôt une succession de lignes, de droites, d’obliques, d’angles droits, cassés, saillants, obtus? Est-ce une géographie ou une géométrie?

En tout cas, c’est une obsession! Et l’histoire de ces montagnes est cocasse comme tout ce que me raconte Séverine, entre une gorgée de Coca 0 et une bouffée de cigarette électronique, en terrasse de l’Antirouille, café des Pentes. Le thermomètre affiche 30 degrés, je suis moite et Séverine a peur. Pas de moi, parce qu’elle a bien aimé mon portrait de sa copine Amélie Cordier (http://lescreativantes.fr/la-poesie-dada-damelie-cordier/) Non, elle a peur de parler d’elle. « C’est ma première fois, comme ça, en face à face ». Alors par quoi commencer pour la rassurer? Son parcours, par définition jalonné de moments clés à partir desquels on divaguera, on creusera, on titillera! La jolie brunette a commencé par une formation de peintre en décoration, naviguant entre recherches de couleurs/matières et réelle frustration. Elle enchaîne vite avec un BTS de Communication visuelle puis obtient une équivalence aux Beaux Arts de Lyon, option design graphique. Elle adore ces années de créativité absolue, à pouvoir « disposer de moyens énormes pour tout essayer. » Pour son diplôme de fin d’études, elle choisit de travailler sur la problématique de l’administration et autres difficultés à rentrer dans les cases! Elle détourne des grilles et des formulaires, admettant soigner peut-être un peu par là sa phobie administrative…

Un diplôme et un bébé plus tard, Séverine a 33 ans et l’impression de débuter. Une expérience en agence où elle pond du logo au kilomètre la laisse sur le flanc et terrifiée par l’idée même d’un CDI. Une seule solution: être free, à tous les sens du terme. Elle a quelques clients, enseigne le design graphique avec le goût du partage et de la transmission. Mais le sentiment d’illégitimité la malmène, entourée qu’elle est de designers graphiques « tous très talentueux et installés. » Elle affirme: « J’ai passé ma vie à admirer le langage des autres, je devais trouver ma place, mon medium. »

Il y aura-t-il de la neige à Noël?

En septembre 2016, la mère de Séverine qui tient un hôtel dans les Hautes-Alpes lui commande « quelque chose sur la montagne ». Ce n’est pas la première fois qu’elle la fait travailler sur la communication de son établissement. Séverine en a d’ailleurs un peu marre, mais elle a aussi besoin de bosser. Et puis, pas facile de dire non à sa mère. Seulement cette fois-ci, il se passe autre chose. « J’entretiens un rapport ambigu avec la montagne depuis que je suis petite, confie Séverine. Un truc ambivalent entre l’amour et la haine. Cette obligation d’aller aux cours de ski trois fois par semaine, cette angoisse récurrente de mes parents hôteliers de ne pas avoir de neige en saison… » Sa mère lui demande de vendre sa montagne, mais Séverine, c’est plus fort qu’elle, veut révéler une autre réalité. Ces paysages qui ont changé au fil des ans avec, c’est vrai, de moins en moins de neige. Cet univers en mutation. « Et j’ai bien le sens du drame ! » admet-elle en souriant.

Elle peint ses premières montagnes intranquilles à l’acrylique sur une toile de 50 x 60 cm. Sa mère n’est pas fan. Qu’importe, Séverine continue avec des tableaux de plus en plus grands, sur des châssis ou des morceaux de medium plus économiques et plus solides. Instagram s’emballe. A Noël, elle comptabilise 30 tableaux. « C’est complètement compulsif, admet-elle. J’en fais un et puis je ne l’aime plus. J’en commence alors un autre pour faire mieux! »

La peinture lui fait quitter l’univers sclérosant de l’ordinateur. C’est une respiration, malgré l’obsession qui la mobilise quatre mois chez elle à ne faire pratiquement que cela. Séverine s’imagine d’ailleurs mourir là, étouffée par toute son œuvre et son égo! Dramaqueen, elle nous avait prévenus!

Construire et combattre

Elle a conscience de l’aspect architectural de ses paysages. C’est une construction, paradoxalement instinctive. Il n’y a pas de croquis préparatoire, pas de recherche de couleurs sur la palette. « J’aurais tellement adoré être la fille qui se balade tout le temps avec son carnet de croquis! «  s’exclame-t-elle. Non, une chose en amène une autre sur la toile, simplement. Ces tableaux témoignent d’une « sorte de combat, d’un rapport de force, d’une mise en tension » qui existent entre elle et la montagne. Et en même temps, pour moi, elles sont si calmes ces montagnes. « Je suis ravie si je parviens à apaiser les gens avec mes toiles, je suis tellement quelqu’un de naturellement intranquille! » glisse Séverine. Moi, je me dis que la sérénité de ces toiles vient peut-être de la lumière que Séverine y diffuse et aussi de sa maîtrise des couleurs pour lesquelles elle souffle vraiment le chaud et le froid!

 

Avant cela, Séverine a toujours peint mais jamais rien montré. Elle a réalisé beaucoup de collages, de manière toujours très intuitive« Je ne sais pas imaginer le réel et je ne sais pas dessiner » dit-elle sans aucune fausse modestie.

Son inspiration va de la musicalité de Kandinsky aux couleurs qui bougent de David Hockney, en passant par les lumières d’Hopper et les constructions géométriques et ludiques du graphiste Karel Martens. Séverine aime écrire aussi, mais en secret, toujours à propos du temps qui passe, qui reste, de celui de l’instant même aussi.

Elle cogite beaucoup Séverine, passe sa vie à se poser des questions et à remettre en cause les réponses. Elle se passionne pour la dimension intellectuelle de la psychanalyse, fascinée par l’idée d’aller au plus profond de soi. « J’aimerais trouver un lien entre la peinture et la psychanalyse, travailler pour ou avec des personnes malades » dévoile-t-elle. Dans tous les hôpitaux psychiatriques, il y a des parcs avec des gens dedans qui tournent en rond. J’aimerais venir changer le décor pendant la nuit pour que ces gens, au réveil, prennent conscience que les choses peuvent évoluer! Attaquer le cadre en quelque sorte! »

 

Pour Séverine en tout cas, les choses changent drôlement depuis six mois. Elle qui se sentait jusqu’alors « insignifiante, invisible », se retrouve avec une pelletée de followers sur Instagram, ce qui la fait rire, flipper, la dépasse un peu et lui fait plaisir aussi bien sûr. Justement, un type de Londres a  repéré ses toiles et lui en a acheté trois grandes pour son appart! Oui, quelque chose est en train de se passer…

Même si elle admet que « le regard des autres sur son travail est encore difficile », Séverine accepte de s’y confronter pour de vrai en exposant ses toiles et quelques impressions tout le mois de juillet à la merveilleuse boutique Blitz, à côté de la place Sathonay, dans le 1er arrondissement. Ça commence dès ce soir et ça va être grandiose, à l’image de ces montagnes qui n’en sont pas vraiment, intranquilles mais apaisantes, répétitives mais jamais les mêmes… juste paradoxales, en fait!

 

Photos © Séverine Dietrich

*** Exposition Felt Mountain de Séverine Dietrich chez Blitz, 4 rue Louis Vitet, Lyon 1er, à partir du 6 juillet (vernissage à 19h)

*** Retrouvez l’univers de Séverine sur son site http://www.severinedietrich.com

 

 

Le talent brut de Blandine Manhes

J’aime traîner dans les cafés. Regarder (et écouter!) les gens parler, se disputer, s’aimer…et moi-même travailler, discuter avec mes amis ou faire la connaissance de nouvelles personnes. C’est donc souvent dans les cafés que je donne rendez-vous aux artistes de ce blog pour les interviewer.

Ma rencontre avec BLANDINE MANHES ne déroge pas à cette tendance!

Pioupious (encre de Chine, crayons de couleur) 2014

A dire vrai, c’est sur Facebook que Blandine est venue à moi pour la première fois, via la magie parfois inquiétante des algorithmes (autrement dit, je ne sais pas trop comment!). J’ai d’abord découvert ses animaux imaginaires, colorés et faussement enfantins, le pelage et le plumage foisonnant de motifs. Ce bestiaire m’intriguait et me suggérait d’aller voir plus loin, en allant interroger Blandine sur ses créations et son monde intérieur qui ne font qu’un.

Le Chuchoteur (stylo, encre, crayon de couleur) 2016

Nous nous sommes retrouvées en terrasse du Café de la Soie, à la Croix-Rousse. Noisette pour elle, café allongé pour moi. Ultra court vs méga long: les contraires qui s’attirent pour le meilleur! Cigarette roulée aux lèvres, carré blond flouté, la jeune femme se dit timide et réservée, peu encline à parler d’elle et de son travail. Mais notre rencontre lui plaît et, en quête d’authenticité, elle a le souci de trouver le mot ou l’expression juste pour me retracer son parcours et décrire son œuvre.

Composition (encre de Chine) 2016

Enfant, Blandine observait beaucoup. Peu bavarde mais à l’aise à l’écrit, elle remplissait d’histoires ses nombreux carnets avant de s’adonner, plus âgée, aux cadavres exquis. La créativité de Blandine s’exprimait donc à travers les mots, mais pas seulement: « J’ai toujours créé mais peut-être pas plus qu’un autre enfant. Ce que j’aimais surtout, moi, c’était jouer! raconte-t-elle. Je me souviens m’être demandé « Mais qu’est-ce que tu fais quand tu deviens adulte, si tu ne peux plus jouer? »

Le dessin s’impose aussi très vite si bien qu’à l’heure des choix d’orientation, Blandine opte pour une mise à niveau en arts appliqués à l’école de Condé, à Lyon. L’apprentissage ne lui convient pas, mais elle en sort avec l’envie confirmée de continuer à dessiner surtout à l’aide du rotring, ce stylo tout fin découvert là-bas et qui ne la quittera plus.

Dans la foulée, les Beaux arts de St Étienne ne lui laissent pas un souvenir impérissable, si ce n’est qu’elle y touche un peu à tout, dans une totale liberté. Sans télévision ni Internet, elle profite de cette année-là pour dessiner et peindre beaucoup chez elle. Elle enchaîne avec les « très conceptuels » Beaux arts de Cergy, à 40 minutes de Paris.

La frise, outil de performance

C’est à cette période que Blandine se lance dans ce qui va devenir son mode d’expression de prédilection : la frise. Sur un rouleau de papier de 50 cm de large sur 2 à 3 mètres de long, elle vient dessiner tous les jours, au gré de ses humeurs, du contenu de sa journée, des conversations qu’elle a eues ou entendues, des rêves faits pendant la nuit aussi. Elle s’impose de ne jamais regarder ce qu’elle a fait la veille pour dessiner chaque jour une nouvelle histoire, un peu comme avec les cadavres exquis de son adolescence. Elle œuvre toujours de gauche à droite et en noir et blanc, mettant en scène des éléments très figuratifs qu’elle vient parfois noyer à force de les surcharger: « Moi-même parfois, j’oublie que j’ai pu dessiner tel élément car je ne le vois plus! »

Frise en cours d’activité, 2015

Blandine ne rentre pas dans le moule. Jamais. Lorsque l’école lui impose de conceptualiser son travail, elle s’y refuse et résiste tant qu’on finit par lui dire: « On ne sait pas trop à quoi on te sert ici! » La jeune femme a déjà un univers très fort. Avec le recul, Blandine se dit que l’idée de la frise lui est sans doute venue en réponse à cette phrase lancée par une prof des Beaux arts, un peu démunie face à sa résistance: « Ben vas-y, dessine! »  Une injonction que Blandine a pris au pied de la lettre, version XXL! « Ces frises, c’est un peu ma thérapie sur papier! » s’amuse-t-elle.

Frise, 2013 (extrait)

La passion de l’Art Brut

Dans ses frises, la jeune femme exprime sa passion pour l’Art Brut.

« L’art ne vient pas coucher dans les lits qu’on a faits pour lui, il se sauve aussitôt qu’on prononce son nom: ce qu’il aime c’est l’incognito. Ses meilleurs moments sont quand il oublie comment il s’appelle. » Jean Dubuffet

Et c’est vrai qu’à lire les mots du peintre Jean Dubuffet (inventeur de l’expression « Art brut »), on perçoit comme ils font écho au processus de création de Blandine.

Frise, 2013

« Lorsque je me lance dans une frise, je suis en mode éponge, raconte-t-elle. Je jette tout ce qui me passe par la tête… «  Il s’agit donc de quelque chose d’extrêmement personnel, intime, loin de toute conceptualisation. Si les motifs ne sont jamais les mêmes, ils observent une certaine récurrence: les maisons hautes et étroites, comme des refuges, inspirées de la ville de Lille où Blandine a passé une enfance douce et joyeuse, des yeux pour observer, des masques pour se cacher et tout se permettre, des clefs et des serrures, des batailles

Frise, 2015

Blandine fait presque corps avec son œuvre, dessinant au plus près d’elle, debout ou accroupie sur sa chaise, dans un inconfort physique qu’elle recherche presque, tant il participe à la performance. Elle travaille exclusivement à la main, à la plume ou au rotring. En beaucoup de noir et peu de blanc. « J’essaie d’accepter le blanc petit à petit car je réalise que sa présence valorise les motifs. Mais je n’utilise pas la couleur car je sais qu’elle ne fonctionnerait pas », précise-t-elle.

La couleur apprivoisée

Bestiaire – série de 4 dessins à l’encre de couleur

La couleur, Blandine la réserve à ses illustrations réalisées à côté, dans un format plus conventionnel. A l’aquarelle, l’encre de couleur (plus dense) ou au crayon de couleur, elle dessine des personnages et des animaux plus ou moins imaginaires, ou carrément des chimères, sur fond blanc ou au cœur d’une végétation luxuriante, et toujours envahis de motifs, précis, répétitifs, foisonnants. Blandine confie s’être longtemps sentie maladroite avec la couleur: « Je suis moins instinctive qu’avec le noir et blanc, je dois réfléchir ». Il y a 3 ans, à Marseille, une exposition la libère de ses réticences: celle de l’art hallucinatoire du peuple amérindien Huichol. Les figures naïves ou énigmatiques et les animaux représentés dans ces œuvres étonnantes interpellent Blandine qui dit avoir ressenti « un choc esthétique » à leur découverte. Surtout, ces œuvres lui prouvent la possibilité de la couleur, plein feu, sans dénaturer ou masquer le motif.

Méli Mélo (crayons de couleur) (extrait) 2014
Canards sauvages 1 (encre de couleur) 2017
Canards sauvages 2 (encre de couleur) 2017

 

Dernièrement, ce sont les oiseaux qui ont monopolisé l’attention de Blandine: « J’ai été invitée dans le chalet d’une amie, à la montagne. Il y avait des petites mangeoires à oiseaux sur les rebords de fenêtre: j’ai pu les observer à loisir, dans une ambiance complètement féerique ». L’exposition du Douanier Rousseau au Musée d’Orsay l’an dernier, qui l’a subjuguée, a fini de l’inspirer.

Dans la basse-cour de Blandine, les palmipèdes ne manquent pas de panache, tout imprimés qu’ils sont et chaussés de babouches, de santiags ou de Converse!

Un monde intérieur, grand ouvert

El Tigrou (crayon de couleur) 2016

Chez Blandine, l’expression « monde intérieur » prend toute sa dimension! Est-ce parce qu’elle a tant observé quand elle était enfant? Ce qu’elle restitue dans ses frises ou ses dessins est d’une densité réellement impressionnante. A-t-elle vécu plusieurs vies? A-t-elle été vaudouisée, comme lui avait demandé l’un de ses profs aux Beaux-arts? Il y a toujours, dans les frises de Blandine, une entrée possible pour le spectateur qui peut alors se raconter sa propre histoire, selon ses codes et ses repères. Les saynètes se succèdent, se confrontent, se répondent peut-être. Elles fonctionnent aussi isolément. Tout cela est d’une richesse incroyable.

Frise, 2013 (extrait)

Côté inspiration, Blandine évoque l’œuvre de Jérôme Bosch ou de Pieter Brueghel pour les saynètes un peu macabres, d’Odilon Redon pour l’univers onirique, de l’artiste américaine féministe Nancy Spero pour l’usage de techniques et de matériaux modestes qui soutiennent un engagement fort… Moi je pense aussi à Basquiat notamment pour le sentiment d’urgence que je ressens en regardant le travail de Blandine.

Dans l’atelier de Blandine

Hormis la peinture, Blandine adore l’univers de Jacques Tati, de Charlie Chaplin, de Wes Anderson. Roland Topor, Marguerite Duras, Paul Auster et Jim Harrisson habitent aussi son panthéon personnel.

Maux d’octobre (stylo encre) 2016

S’il est riche et par définition personnel, le monde intérieur de Blandine est résolument ouvert à l’autre. Elle déteste ainsi expliquer ce qu’elle a pu mettre ou dire dans telle ou telle œuvre. Du coup, le plus souvent, elle ne les nomme pas car donner un titre, c’est déjà donner un sens, une explication, et ça bloque la réflexion chez l’autre: « Chacun doit pouvoir voir ce qu’il veut et faire son propre cheminement dans l’œuvre. Je n’impose rien ».

Maux d’octobre (stylo encre) 2016

Vers d’autres terrains d’aventures

Actuellement, Blandine a envie d’expérimenter davantage. « J’ai un peu tendance à m’enfermer dans la technique que j’ai trouvée, confie-t-elle, j’aimerais aller vers d’autres choses comme la gravure ou la sérigraphie ». Lorsqu’elle était petite, Blandine rêvait de devenir styliste de mode. Aujourd’hui, elle envisage de créer des tissus qui reprennent ses motifs!

Illustration pour le magazine Caoutchouc

Elle souhaite aussi développer son travail d’illustration, notamment jeunesse, pourquoi pas en écrivant aussi (elle a déjà collaboré avec le magazine Caoutchouc et elle a adoré ça).

 

Elle sait aussi que, quoi qu’elle fasse, elle reviendra à la frise, son journal intime à ciel ouvert, sa nécessité. A coup sûr, on l’y rejoindra.

 

*** Photos © Blandine Manhes

*** Retrouvez l’univers de Blandine Manhes sur son site www.blandinemanhes.com

 

La poésie dada d’Amélie Cordier

C’est un matin qui ressemble à l’été. Étourdis par l’audace de cette météo, les passants hésitent entre tomber la veste et garder leurs Ugg. Quel temps idéal pour aller boire un café en terrasse avec AMÉLIE CORDIER, place Sathonay (pour les non Lyonnais, c’est quelque part entre les Terreaux et les quais de Saône)!

Le guitariste

Amélie est graphiste et pas seulement. Elle a des idées plein la tête, avec de la musique et de l’humour aussi dedans pour faire bouger tout ça. Avouons le tout de suite: je connais Amélie. Pas super bien, mais suffisamment pour déceler chez elle ce qui me plaît de façon générale chez une femme, le talent en plus. Parce que la meuf a un univers, et ça c’est précisément ce qui, pour moi, distingue une fille cool d’une fille artiste. Bon et puis ça n’a rien à voir mais quand même un peu (j’écris ce que je veux, c’est mon blog!): Amélie et moi, on a tourné en maillot de bain dans le court-métrage de mon amie IsaBelle l’été dernier et ça, c’est quelque chose qui scelle un truc entre deux êtres humains, j’ai envie de vous dire.

Une poésie farfelue

Fauve

Cela étant dit, notre connexion n’a pas joué sur l’intérêt que je porte à ses créations car je les ai découvertes avant elle! J’ai tout suite accroché à son style un peu suranné, charmant, à la fois poétique et drôle, parfois farfelu, proche du surréalisme. Des animaux vivant aux antipodes réunis façon carte à jouer, une baigneuse plongeant d’une feuille, un guitariste à tête d’oiseau… Quand je parlais d’univers!

 

Le Bilbocoeur

Parfois, une légende apporte un peu de sens (ou pas), à la manière des dadaïstes et autres surréalistes dont Amélie aime à s’inspirer. Élevée au royaume des contes par ses parents, elle adore les jeux de mots, les double-sens, les détournements d’expressions courantes, qui la guident dans ses créations : Le Bilbocoeur, L’Effet de cerf

 

 

L’Effet de cerf © A. Cordier

Elle se régale aussi de la beauté des associations incongrues, en se nourrissant de la fameuse citation du comte de Lautréamont « Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie ».

Lorsqu’elle a pu exposer ses œuvres dans des bars ou des restaurants qui lui ressemblent à Lyon et à Paris, Amélie s’est réjouit des remarques des visiteurs: « La force de l’imaginaire me surprend toujours! Les gens arrivent à projeter des sentiments très personnels sur mes créations. » A l’instar de ce paquebot posé sur trois malles qui, pour telle personne, évoque un prochain départ aux États-Unis et, pour telle autre, fait écho au sort des migrants.

Bateau

Décomposer, assembler, créer

Peut-on parler d’illustrations? Amélie lève rapidement une ambiguïté: « Je ne dessine pas! Souvent les gens qui aiment mon travail sont déçus de l’apprendre! » D’où un sentiment d’illégitimité qui colle un peu aux basques de la jeune femme. A tort selon moi, car le plus important est ce à quoi elle aboutit, toujours parfaitement réussi.

Mais comment procède-t-elle, justement? « Je chine de vieilles gravures, tombées dans le domaine public (70 ans après la mort du créateur), dans des Larousse ou des catalogues Manufrance par exemple. Je pioche un élément par-ci, un autre par là, et dès que j’en ai réuni quatre ou cinq, je compose, décompose, assemble pour créer une nouvelle image et raconter ma propre histoire » explique-t-elle. L’inspiration naît de la gravure chinée et déclenche le processus créatif.

Comment lui est venue l’idée de cette technique qu’elle n’a certes pas inventée, mais qu’elle manie à merveille, parvenant à en faire sa signature? « Lors d’un stage au Québec, entre mes deux années de DSAA au lycée de la Martinière (Lyon), j’ai eu à m’occuper d’un livre sur les produits du marché pour lesquels je devais réaliser 95 fausses étiquettes! raconte Amélie. Comme il n’y avait évidemment pas de budget pour acheter quoique ce soit, je suis allée fouiner dans les banques de gravures ».

Nombril du monde 2013

En plus d’être ludique, ce procédé offre à Amélie des possibilités créatives infinies qu’elle met à exécution également dans son métier de graphiste. Séduits par cet univers iconoclaste, des clients aussi variés que des associations culturelles (Le Nombril du Monde…), des architectes (In Situ), des restaurateurs (Bistrot Des Fauves à Lyon, Hôtel Restaurant du Commerce à Autun), des musiciens etc. la sollicitent régulièrement pour créer ou repenser leur logo, leur programme, leur identité visuelle et autre charte graphique.

Le Nombril du Monde 2013

Freelance depuis 2009, Amélie aime travailler en lien direct avec son client, « notre rencontre permettant de capter déjà beaucoup de choses! ». Elle œuvre dans les Pentes de la Croix Rousse, au Palace Rouville, un atelier partagé avec une douzaine de professionnels exerçant majoritairement dans le secteur des arts appliqués (illustrateurs, peintres, designers textiles, web designers…). « Cela n’a rien à voir avec du coworking! Ce sont des collègues-amis avec lesquels je ne bosse pas mais avec lesquels je peux échanger et partager des expériences. Les fondamentaux des uns viennent enrichir ceux des autres. Personnellement, ça a libéré ma créativité! » s’enthousiasme Amélie. Au rez-de-chaussée de ce palace créatif, il y a même l’atelier de sérigraphie d’Olivier Bral http://olivierbral.fr/ auprès duquel elle imprime certaines de ses affiches, comme celle des Contes à la Chaîne de La Rochelle.

Les Contes à la Chaîne

Perfectionniste, Amélie aime l’idée d’une cohérence entre ce qui émane de ses créations et les techniques utilisées pour y parvenir. Quelque chose qui relève de l’artisanat et des savoir-faire d’antan.

Presse typo de l’atelier Chambre Noire

Elle est ainsi ravie d’imprimer ses calendriers perpétuels sur presse typo avec l’atelier Chambre Noire.

Calendriers perpétuels

Le rêve d’Amélie aujourd’hui? Continuer à élargir son réseau à d’autres domaines professionnels, collaborer avec la presse, faire évoluer son travail aussi en intégrant des fonds noirs ou de couleur… Petit soldat empli d’humilité, plus enclin aux relations nées du bouche à oreille qu’au démarchage à tout va, Amélie, je le devine, saura faire tout cela. Elle a la vie devant elle et le talent vissé au corps.

Plonge

** Photos © Amélie Cordier

*** Retrouvez tout l’univers d’Amélie Cordier sur son site (elle y a même un shop!!!) http://www.ameliecordier.com/

L’effrayante beauté des œuvres de Delphine Vaute

© Delphine Vaute

Je le subodorais, mais c’est confirmé: ce blog me donne des pouvoirs magiques! Moi qui n’aie rien d’une fée, je vis l’enchantement de rencontrer les artistes dont j’admire les œuvres: « Abracadabra Bonjour, je suis complétement fan de votre travail, pourrions-nous nous voir pour en parler? J’aimerais écrire à votre sujet sur mon blog? »

 

C’est exactement comme cela que j’ai contacté l’artiste plasticienne DELPHINE VAUTE, installée à Nantes.

Une Créativante +++

Je dois avouer que Delphine fait partie des deux ou trois toutes premières femmes artistes qui m’ont donné envie de créer Les Créativantes. Son œuvre est de celle qui submerge d’émotion, qui interroge, perturbe voire dérange, donne les larmes aux yeux (enfin, chez moi en tout cas!) En découvrant ses dessins, je me suis dit: « C’est trop beau, il faut que tout le monde voit ça,  partage cette émotion avec moi! » Cette nécessité absolue m’a donné des ailes.

Orphé (dessin) © Delphine Vaute

Cap sur Nantes!

J’ai profité d’une escapade à Nantes pour rencontrer Delphine dans un café, à deux pas de chez elle. C’était un jour de tempête, du gris partout et du vent qui fait swinguer les brushings. Comme je n’avais jamais vu Delphine en photo, je me suis demandée si j’allais la deviner quand elle entrerait dans le café. En fait, on s’est deviné mutuellement: « Clarisse?« , « Delphine? » On s’est fait la bise, tutoyé d’emblée, caféiné version allongé.

Ainsi attablée, Delphine m’a raconté qu’elle dessinait depuis qu’elle était toute petite. Elle a grandi à côté d’Angers, au bord de la Loire. De là, lui vient l’amour de la nature, une fascination pour les animaux, et peut-être aussi ce besoin de liberté chevillé au corps. Quand elle en a l’âge, elle entre aux Beaux-arts d’Angers « plus pour suivre les copains que par vraie vocation« . Elle y passe cinq ans, heureuse de pouvoir s’essayer à toutes les techniques (gravure, litho, fonderie…) sans réel cadre qui la contraigne. Liberté, liberté chérie. Ensuite, parce qu’elle a envie d’apprendre encore, de se nourrir, de se documenter, elle s’inscrit pour quatre ans à la Fac d’Histoire de l’art de Nantes. Elle se passionne pour la période située entre la fin du Moyen âge et le début de la Renaissance, et particulièrement pour l‘art macabre (la danse des morts). Elle a le goût de l’étrangeté, du danger, du sulfureux. Elle collectionne les planches d’histoire naturelle, se plonge dans les manuels de botanique, s’intéresse à la mythologie, s’inspire des illustrations très fouillées du peintre russe Yvan Bilibine (XIXe)… Delphine observe et engrange pour étoffer son imaginaire.

L’imminence du danger

Sphynge (dessin) © Delphine Vaute

L’œuvre de Delphine navigue entre trois thématiques qui s’épousent, s’entremêlent, se pénètrent, se blessent: l’enfance, la nature et les animaux. Le trait est fin et net, les couleurs douces, comme pour calmer le jeu de ce qui se raconte ensuite. Car si à première vue, le sujet est tendre et poétique, de menus détails viennent contredire cette impression, avec une subtilité maligne. C’est de l’ordre du dérangement, de la perturbation. Et l’on bascule dans un monde soudain angoissant, fantastique, où le danger, la violence et la mort rôdent. Des yeux littéralement exorbités, des plaies ouvertes, des plantes prenant racine dans le corps d’enfants… Pourtant, ce n’est jamais gore. L’artiste réussit à garder l’équilibre, ne tombe jamais du côté macabre, estompant le sentiment de peur par le sourire facétieux d’un petit garçon, le regard plein de bonté d’un renard, une boule de glace qui dégouline… La poésie est omniprésente et l‘humour jamais très loin.

Malgré tout: « Certaines personnes ont des réactions très violentes à l’égard de mes dessins, elles se sentent vraiment mal à l’aise, raconte Delphine. Alors que ce n’est jamais le cas des enfants! » Ces enfants qu’elle dessine presque toujours nus, le corps parfois tatoué de fleurs ou de têtes animales, ou encore transformés en centaures. Des enfants sauvages à la Truffaut et des fées clochettes (pas celle de Disney non, mais l’originelle qui est tour à tour joueuse, jalouse, colérique et même méchante)… Agacée de l’image souvent édulcorée de l’enfance, Delphine s’amuse à la malmener: « Les enfants ne sont pas tout doux: ils énervent, tapent, arrachent… et y prennent plaisir! » Elle travaille régulièrement avec eux dans les ateliers qu’elle anime: « J’apprécie la spontanéité et le côté rafraîchissant des commentaires qu’ils peuvent faire à propos de mes dessins. »

Kate (dessin) © Delphine Vaute

Côté inspiration, on n’est pas étonné d’apprendre qu’elle aime le cinéma de David Lynch, de Denis Villeneuve ou de Tim Burton à ses débuts (je lui conseille tout de même d’aller voir « Miss Perigrine » qui devrait les réconcilier!) Tiens, j’ai oublié de lui demander si elle appréciait François Ozon car lui aussi flirte avec le déraisonnable, le malaise, le fantastique…  Elle adore l’univers de Bartabas et celui de la compagnie Baro d’Evel qui a monté le spectacle « Bestias ». Elle va beaucoup au théâtre, notamment lorsqu’il mélange le jeu, l’image et la musique. Elle chine de vieux médaillons et après un décapage méticuleux, glisse à l’intérieur l’un de ses dessins sous des fleurs stabilisées. « Je bricole beaucoup… » sourit-elle.

Le dessin, sinon rien

Acrylique sur toile © Delphine Vaute

Le cœur de l’œuvre de Delphine réside dans le dessin, toujours et encore, exercé au quotidien sinon rien. Il s’esquisse d’abord sur des carnets pour comprendre l’attitude d’un animal, la posture d’un personnage, l’ondulation d’une plante, car toujours Delphine vise l’exactitude. Une fois qu’elle a atteint son but, elle numérise, assemble, agrandit ou pas… et travaille sur le papier ou, trop rarement à son goût ces temps-ci, sur la toile, ou encore sur le mur pour des fresques monumentales.

Botanique (gravure) © Delphine Vaute

Elle dessine au crayon de papier et de couleurs, et peint à l’acrylique, plus rarement à l’aquarelle. La gravure complète ses modes d’expression artistique.

Silhouette botanique (gravure) © Delphine Vaute

Des projets grandeur nature

Je remercie vivement Delphine de m’avoir accordé cette heure d’entretien car elle a beaucoup d’expos et de projets sur le feu, dont deux grosses installations à venir avant l’été. La première, « Forest Circus », est le fruit d’une résidence menée à Le Blanc, non loin de Châteauroux, au centre de la France. Il y a là une voie verte sur laquelle subsistent d’anciens équipements SNCF (maisons de garde barrière, ponts…) et que Delphine va habiller de ses dessins dès le mois de juin. Concrètement, elle crée un parcours d’une soixantaine d’affiches réalisées à l’encre de Chine et illustrant son univers. La seconde installation se joue chez elle, à Nantes. Dans le cadre d’un appel à projets de la Région, elle a collaboré avec un médiateur scientifique sur le thème de la paléontologie. « La Tram du temps » racontera ainsi l’évolution des espèces animales et végétales, sous la forme de dessins signés Delphine Vaute, à chaque arrêt de la ligne 1 du tramway nantais qui court de la gare maritime jusqu’à la SNCF. Des pachydermes marins, des dinosaures à plumes, mais aussi de sublimes conifères… tout un programme dont je vous reparlerai dès que Delphine m’en donnera des nouvelles.

Nature (dessin) © Delphine Vaute

Enfin, que celles et ceux qui se sentiraient trop mal à l’aise face à certaines œuvres de Delphine se rassurent: elle a, dans son atelier, d’autres dessins, peintures et gravures moins perturbants et tout aussi magnifiques.

Il serait dommage de se passer de ces sujets à la terrifiante beauté, étonnants par la vigueur des émotions qu’ils suscitent. L’essence de l’art?

 

 

Pia (acrylique sur toile) © Delphine Vaute

*** Découvrez tout l’univers de Delphine Vaute sur https://www.delphinevaute.com/

 

 

 

 

Les guerrières de Catherine Mainguy

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© Laurence Papoutchian

Dans le froid et le temps encore tout gris de ce matin, la seule idée d’aller rencontrer CATHERINE MAINGUY et de découvrir ses toiles et dessins « en vrai » me faisait accélérer le pas et illuminait mon début de semaine.

Bizarrerie de notre monde actuel, j’ai découvert le travail de Catherine sur Facebook, alors que son atelier-galerie existe depuis plus de huit ans et se trouve tout près de chez moi, en bas des Pentes!

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Je likais beaucoup, adorais souvent et partageais parfois ses portraits de femmes gracieuses et élégantes, jusqu’à ce que j’ose lui demander un entretien pour mon blog. Chanceuse que je suis, elle a tout de suite dit oui et m’a conviée à boire un café au milieu de son exposition en cours « Habillage de patience. Déshabillage de désir ».

Habillage de patience , Déshabillage de désir. « Ici ou ailleurs, partout, Impalpable sensualité. Latente attente, subtiles substances. Jeu de voilé-dévoilé, Les faux-semblants oubliés. Respirer, s’émanciper, …Et aimer ».

Un troublant jeu de regards

15844539_1475332245818069_6239984666642989301_oEn entrant « chez » Catherine, je me sens presque intimidée. Nous ne nous connaissons pas et surtout ses tableaux que je découvre en live me subjuguent. Elles sont belles et bien là ces femmes que j’ai vues en tout petit sur mon écran d’ordinateur! Majestueuses, insoumises… Femmes, si femmes. Pourquoi ai-je l’impression d’être minuscule face à elles? Je crois que cela vient de la puissance de leurs regards portés sur moi. Nulle malveillance dans ces yeux-là, bien au contraire, mais tant de choses à dire, à confier, sur la vie et la place des femmes, sur leur liberté, sur leur monde. Catherine confirme mon ressenti: « Je travaille en série, autour d’histoires que je me raconte, de façon plus ou moins poétique. Derrière cette douceur et cette poésie qui relèvent de ma féminité, il y a une vraie question de fond que je voulais traiter: l’image de la femme, avec ce jeu du caché/dévoilé, cette part de sensualité, de féminité. Pourquoi la cacher, au nom de quoi? C’est un thème d’actualité… »

Si elles m’impressionnent un peu, ces femmes n’ont rien d’inaccessible, rien de divin. Elles sont bien réelles, modernes, ancrées, et je me dis qu’elles pourraient être mes amies, mes soeurs. Il émane d’elles une énergie vitale, une force positive. On les devine guerrières, non pas au sens belliqueux du terme, mais au sens de celles qui ne baissent pas les armes, qui ne lâchent rien, qui vont de l’avant, vent debout.

La nature comme ornement

14890009_1377287295622565_668360643116392438_oChère à Catherine, la nature s’immisce dans ces portraits, sous la forme d’un papillon posé sur un œil ou de fleurs portées en parure. Elle insuffle de la poésie, de la fragilité, et dit aussi combien les femmes sont en lien avec elle, porteuses et protectrices de la vie. « On a besoin de la nature, elle a besoin de nous. Tout cela relève peut être de l’évidence mais parfois les évidences, on ne les voie plus. Par les regards de ces femmes, je voulais symboliser une prise de conscience de ce qu’est la place de la femme, son lien avec la nature, la vie… Je sens que cette prise de conscience s’opère en ce moment, quelque chose est en train de se passer » confie l’artiste.

15724590_1456570511027576_6316762390074082197_oCar Catherine veut se montrer positive. Sur ses huiles sur toile, les visages sont tournés vers la lumière, se dégageant de fonds sombres, tourmentés et immensément beaux. Tantôt les yeux se ferment pour goûter à cette nouvelle douceur, tantôt ils accrochent le spectateur comme pour lui dire « Regarde le chemin parcouru ». Un chemin tortueux et peut-être douloureux si l’on en juge les nombreuses coulures qui peuvent évoquer la pluie, des larmes ou même des plaies, en tout cas de très fortes vibrations. Pour ces peintures, Catherine a navigué au sein d’une même palette de couleurs: des gris, des bleus sombres, des bruns, puis des teintes plus chaudes pour les visages et les éléments de la nature.

15123189_1402200679797893_7604896809827681891_oDu côté des dessins en noir et blanc, on retrouve ce jeu d’ombre et de lumière. Les portraits sont réalisés à la mine graphite. Pas de coulure ici, mais des taches d’encre de Chine, de celle qui compose aussi les décors. D’essence végétale ou animale, les ornements se posent sur l’œil, autour du cou ou sur la tête; ils sont des monocles, des parures, des masques, des coiffes, des postiches…

Des motifs réalisés à l’ordinateur, imprimés puis vernis avant d’être collés sur le fond des toiles et des dessins, créent un lien entre les différentes œuvres.

Une histoire de temps…

Il est aussi question du temps dans cette exposition. Certes les visages présentés témoignent d’une certaine modernité, mais quelques uns semblent porter l’héritage d’un certain passé, à travers les vêtements ou la coiffure choisis. Le papillon à la fois posé sur un fil et l’œil féminin peut évoquer l’idée du temps suspendu.

 

… et de genre ?

Et si toutes ces femmes m’évoquent la féminité absolue, il est troublant de savoir que certains visiteurs masculins se sont « reconnus » dans quelques visages. 15156749_1404226486261979_6761544360242734172_o« J’avais conscience de l’androgynie de certains portraits mais de là à y voir carrément des hommes, j’ai trouvé cela intéressant, remarque Catherine. Et après tout, l’image de la femme, sa place, sa liberté, interpellent tout le monde, y compris les hommes, ou l’homme en général! »

 

C’est la première fois que Catherine va si loin dans le figuratif et expose des portraits, réalisés à l’huile pour la partie peinture. Avant cela, elle a travaillé sur le thème de la ville en mouvement, avec quelques silhouettes fugaces, puis sur des duos d’enfants et d’animaux placés dans un univers tantôt urbain tantôt naturel, le tout plutôt à l’acrylique.

Confidences créatives

Chaleureuse et ouverte, Catherine parle sans ambages de son travail, tant sur le plan technique que de l’inspiration. Elle décrit son processus créatif en toute sincérité, me faisant pénétrer dans l’intimité de ce à quoi doit ressembler son atelier, une fois qu’elle a tiré le rideau sur la vitrine et enfilé sa blouse de peintre. Les portraits de son exposition sont inspirés d’images qu’elle a pigées sur Internet et qu’elle a complétement retravaillées, recomposées, remontées sur Photoshop. Elle dit peindre debout, dans une intense dynamique corporelle  (« C’est le corps qui peint »), et dessiner assise, toute en concentration, en douceur et minutie (« Le dessin me pose »). « Je débute souvent une série par le dessin, ça me sert d’étude préparatoire… Et même une fois que j’ai commencé des toiles, je peux revenir au papier et au crayon. Une pratique nourrit l’autre » révèle-t-elle.

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Les histoires que Catherine se raconte peuvent durer six mois, un an, voire plus, selon ce qu’elle a à dire, à développer, à explorer, au niveau des idées et des techniques. Pour ce qui est de cette série de portraits exposée en ce moment, elle n’est pas sûre d’avoir encore tout dit…

Passée par l’école Duperré à Paris et le lycée de la Martinière à Lyon, Catherine voulait être artiste à cinq ans! Elle a commencé sa carrière comme créatrice pour un bureau de tendances lyonnais, puis a choisi de se mettre à son compte comme peintre/plasticienne et a donné des cours dans différents lieux. En 2008, elle a ouvert son atelier-galerie dans l’idée d’y proposer des cours, d’exposer son travail et celui d’autres artistes. Depuis, le lieu a évolué: les cours ont disparu et Catherine alterne ses propres expositions et celles de talents issus de son réseau artistique (peinture, photo, dessin…).

Le vernissage de l’exposition de Catherine Mainguy « Habillage de patience. Déshabillage de désir » a lieu ce jeudi 12 janvier, à partir de 18h. Venez découvrir ces portraits magnifiques ainsi que la série de plus petits formats présentés dans les bacs et que Catherine a dessinés récemment afin de rendre son art accessible au plus grand nombre. Et surtout, surtout, n’hésitez pas à pousser la porte de l’atelier-galerie jusqu’au 25 février : Catherine vous accueillera avec plaisir pour vous laisser admirer son travail et peut-être l’interroger.

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Après cette date, seront exposées les gravures de Pascale Parrein.

***L’atelier-galerie de Catherine Mainguy se situe 130 montée de la Grande-Côte, 69001 Lyon.

*** Retrouvez l’univers de Catherine Mainguy sur son site http://www.catherine-mainguy.fr/galerie-cmainguy/

 

Les rêveries de Carole Gourrat

Je vous l’avoue, je suis bien contente d’entamer mes portraits d’artistes avec CAROLE GOURRAT! Cela fait une dizaine d’années que je suis cette illustratrice mâconnaise (71) et depuis tout ce temps, je me régale de son travail, de son univers, d’abord dédiés aux enfants et aujourd’hui, progressivement caroletournés vers un public plus adulte, assurément conquis par tant de beauté!

Même si elle se définit comme illustratrice dans la vie et dans sa sphère professionnelle, Carole est pour moi une peintre! Car pour tout travail d’illustration, qu’il s’agisse d’une commande ou d’un projet plus personnel, l’artiste utilise la peinture (à l’huile, toujours). Point de numérique ou très peu, « il ne me réussit pas » confie-t-elle, d’autant qu’il ne lui apporte aucun plaisir. Et le plaisir, pour Carole, ça compte beaucoup!

Le plaisir mais aussi le temps, de bien faire les choses, d’aller au bout d’une idée, avec détermination et perfectionnisme. Ainsi Carole s’applique à restituer les moindres détails d’un pelage de bête sauvage ou d’une corolle de fleur imaginaire, peaufine les modelés d’un visage poupin ou les plis d’une étoffe soyeuse.

Le temps donc. Un élément trop peu souvent compatible avec les exigences de l’édition pour laquelle Carole travaille aujourd’hui, après avoir étudié aux Beaux arts de Nancy et aux Arts Déco de carole4Strasbourg, option illustration. Ainsi, depuis ses débuts en 2001, les grandes maisons comme J’ai Lu, Milan ou Nathan, la sollicitent régulièrement pour illustrer des couvertures et pages de livres pour la jeunesse. Si les références sont belles, la liberté de création varie d’une maison à l’autre, contrecarrée par le goût et les attentes du lectorat. Parallèlement, de plus petites structures s’intéressent également au travail de Carole. Il en est ainsi du Buveur d’encre qui lui a proposé une collaboration artistique inédite et marqué un tournant dans sa carrière.

Un nouvel élan avec Salammbô

Pour ce projet, l’éditrice, elle-même auteure jeunesse, a invité Carole à dessiner sur le thème de la musique dans la nature. Peu à peu, les illustrations de l’une ont nourri les textes de l’autre et inversement, les deux femmes œuvrant de concert et s’autorisant à faire des remarques constructives sur leur travail mutuel. Ainsi est né en 2011 « Salammbô et Aimé, un air de liberté », un sublime album dont l’histoire et les dessins rivalisent de lyrisme et de poésie. Salammbô, le personnage féminin au doux visage de poupée, a séduit les éditeurs jeunesse qui ont alors marie-a-2-corrections-mailcommandé une kyrielle de princesses à Carole, pour des albums et des planches de stickers.  L’illustratrice s’est exécutée en parvenant à insuffler son style et de l’originalité à ses personnages, comme dans la série des Princesses historiques créée pour Auzou Jeunesse. Sissi et Marie-Antoinette affichent ainsi leurs jolis minois, dans un univers pastel et poudré proche de celui d’une autre Marie-Antoinette, celle de la réalisatrice Sofia Coppola.

marie-antoinette-corrections-copie-1A l’image de ce personnage historique, les illustrations de Carole ne sont jamais cul-cul, jamais gnangnan. De son travail filtre une inspiration documentée et raffinée. Il y a le cinéma, et la littérature qui la passionne depuis l’enfance: « J’ai été visuellement marquée par les illustrations des livres de la Comtesse de Ségur » raconte-t-elle. Carole s’inspire aussi de belles choses anciennes comme les gravures, les vieux recueils et les peintures d’oiseaux d’Aubusson. De même, la flamboyante architecture gothique du Monastère de Brou à Bourg en Bresse, où elle anime des ateliers créatifs dédiés aux enfants, stimule son imagination. En rencontrant les artistes contemporains qui y exposent régulièrement, elle reste connectée à ce qui se fait de plus moderne aujourd’hui.

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Un jour, les commandes de princesses à la chaîne ont fini par saturer Carole qui s’est pris à rêver d’autre chose, comme de peindre sur de grandes toiles par exemple! Et elle a osé mettre de côté les personnages pour se consacrer à ce qu’elle aimait vraiment dessiner: les animaux et la nature!

 

carole5Pour réaliser ses tableaux, Carole prend le temps de faire exactement ce qu’elle a en tête et, pour cela, utilise toujours la même méthode : d’abord un crayonné sur du papier A3, un scan de son dessin à partir duquel elle grossit, réduit, déplace tel ou tel élément de la composition, puis une impression et un décalque du dessin final sur la toile. Il lui faut ensuite entre deux et trois semaines pour réaliser sa peinture, toujours exclusivement à l’huile. Le plaisir du pinceau qui glisse sur la toile, l’ouverture du champ des possibles de la couleur, la subtilité des glacis. Trois passages de peinture ne sont pas de trop pour Carole qui en profite pour rehausser les noirs et estomper le fond afin de donner toute sa force au sujet placé au premier plan.

Balade dans les jardins suspendus

Sur la toile naît un peuple d’animaux, richement et finement travaillés, émergeant d’une végétation foisonnante composée de fleurs variées et d’arbustes fous, le tout lié par des couleurs d’une infinie douceur. Le réalisme apporté au dessin des animaux côtoie l’onirisme affiché des compositions, comme dans la dernière série de l’artiste consacrée aux jardins suspendus. Ces nouvelles toiles ont marqué les esprits des visiteurs lyonnais de l’éphémère Épatante Galerie (lire mon article sur l’expo http://lescreativantes.fr/category/les-artistes/), ce qui laisse présager à Carole l’écriture d’une nouveau chapitre de son parcours artistique.  « La tendance étant nettement à la décoration, pourquoi ne pas proposer mes illustrations pour de beaux papiers peints et démarcher parallèlement des galeries afin d’y exposer mes toiles » s’interroge Carole qui reconnaît que le succès de son exposition a émoustillé sa créativité. Je suis personnellement certaine qu’elle tient là une belle idée!

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Le jaguar, exposé à l’Épatante Galerie, à Lyon, en novembre dernier

Car l’élégance, la richesse et l’originalité du travail de Carole en peinture a de quoi séduire de nombreux amateurs d’art. Entrer dans l’un des tableaux de Carole, c’est se laisser aller à son imaginaire, sans se raccrocher à une histoire: accepter seulement de lâcher prise et de s’abandonner à la rêverie. En cette période de morosité ambiante, c’est précisément ce dont nous avons besoin!

***Retrouvez l’univers de Carole sur son blog: http://carolegourrat.canalblog.com/

 

L’Épatante Galerie, artistes épatants (Lyon)

 

Nadia Berkane-Nesme, entourée de ses comparses Emilie et Blandine qui l'ont aidée à organiser l'expo
Nadia Berkane-Nesme, entourée de ses comparses Emilie et Blandine qui l’ont aidée à organiser l’expo

J’aime l’audace chez les femmes! Cet élan, ce « mais si c’est possible, allons-y »… Je l’aime et je l’envie. De l’audace, Nadia Berkane-Nesme, elle en a plein sa besace! Des envies et des projets, des rêves à réaliser, toujours tournés vers les autres, pour les mettre en lumière. C’est dans cette logique qu’a germé la dernière idée de Nadia: ouvrir une galerie éphémère dédiée à des artistes qu’on voit peu et réunis autour d’une thématique, une fois l’an.

 

Baptisée L’Épatante Galerie, elle est située 16 rue du Bœuf dans le cinquième arrondissement de Lyon, au sein d’une galerie bien réelle, celle de la Tour. L’endroit est spacieux et lumineux, mélange de pierres et de baies vitrées, abritant l’incroyable collection d’appareils photo vintage de son propriétaire.

L’Épatante Galerie, 16 rue du Bœuf, Lyon 5e, jusqu'au 30 novembre!
L’Épatante Galerie, 16 rue du Bœuf, Lyon 5e, jusqu’au 30 novembre! © Pierrick Verny

« L’École Strasbourgeoise » à L’Épatante Galerie

Pour la première édition de L’Épatante Galerie, du 17 au 30 novembre 2016, Nadia Berkane-Nesme accueille quatre de ses amis, peintres et illustrateurs, tous issus de l’École des Arts Décoratifs de Strasbourg. « Mon projet est de donner la chance aux passionnés de peinture, d’illustration ou d’arts graphiques de rencontrer des artistes peu exposés, de découvrir leurs œuvres et également leurs travaux d’esquisses un peu comme si on entrait dans l’intimité de leur atelier » explique Nadia.

Les artistes, les voilà: Arnaud Cremet, Thomas Ehretsmann, Carole Gourrat et Alexis Nesme. De l’amitié et de l’amour il est aussi question dans cette exposition, Carole et Arnaud formant un couple, comme Nadia et Alexis. S’ils sont amis et ont fréquenté la même école, ils ont chacun leur style, leur univers, très différents: leurs œuvres ne se livrent aucune concurrence, et mieux que cela, se côtoient et communiquent entre elles le temps de l’exposition. En effet, plutôt que d’attribuer un mur à chaque artiste, Nadia a voulu mélanger leurs œuvres par thématiques et harmonies de couleurs, créant de l’une à l’autre un parcours cohérent pour le visiteur.

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© Pierrick Verny

 

Dessinateur, illustrateur et peintre, Arnaud Cremet présente les toiles réalisées pendant plus de deux mois à Toula en Russie, lors d’une récente résidence d’artiste ayant pour thème la symbolique de la forêt en automne: des paysages entre rêve et cauchemar, plus vrais et plus terrifiants que nature, toujours sublimés par la lumière. arnaud2Au premier regard sur les toiles, le spectateur s’éblouit de ces grands arbres malmenés et de ces cieux balayés par le vent, puis il se trouble en croyant distinguer, ici parmi les feuilles, là dans les nuages, quelques animaux mystérieux. Et l’on reconnaît là l’univers onirique d’Arnaud qui a tant séduit la littérature fantastique pour laquelle il a créé pléthore de couvertures. Les paysages d’Arnaud viennent nous cueillir au plus profond de nous même, titillant nos bousculements intimes.

Toiles d'Arnaud Cremet réalisées à Toula, en Russie
Toiles d’Arnaud Cremet réalisées à Toula, en Russie

Petite pensée toute spéciale pour Arnaud qui, il y a six ans, a peint le magnifique portrait de mes filles alors âgées de cinq ans et dix-huit mois (… tableau qui partira avec moi dans la tombe tellement je l’aime!)

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Dessinateur, illustrateur et peintre, Thomas Ehretsmann est un capteur d’émotions. Ses portraits et silhouettes réalisés principalement à l’acrylique témoignent d’une impressionnante précision du trait et de la couleur. La maîtrise est totale, sans pour autant aboutir au résultat parfois glaçant de la perfection. Si l’artiste avoue passer beaucoup de temps sur ses toiles, c’est pour rejoindre son intention de départ, capturer une expression sans la figer, sonder une âme sans livrer de réponse, suspendre l’instant d’une réalité qui s’envole alors vers la poésie. Qu’ils représentent des personnages publics (Bowie, Cohen…) ou des proches, les portraits de Thomas sont comme sur le point de s’animer et semblent vouloir nous dire que tout peut arriver. A l’instar de mon chouchou, « Caroline », visage féminin de profil posant devant un mystérieux paysage forestier. A quoi pense-t-elle? A de jolies choses nous laisse deviner son sourire tranquille. C’est comme une intimité révélée au grand jour, celle entre l’artiste et son modèle, celle entre le tableau et le spectateur gagné par l’émotion.

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Le portrait de Caroline de  Thomas Ehretsmann en cours de réalisation…

Seule femme de ce quatuor d’artistes, Carole Gourrat est illustratrice et peintre. Du bout de ses pinceaux, elle crée exclusivement à l’huile des mondes imaginaires peuplés d’animaux fantastiques et de personnages au visage poupin, au sein d’une végétation luxuriante. carole1Ici, de délicieuses mini Marie-Antoinette, là un explorateur solitaire juché sur une panthère: l’imagination de Carole paraît sans limite, servie par la délicatesse de son trait et la douceur de sa palette de couleurs. On comprend pourquoi la littérature jeunesse courtise autant l’artiste qui se régale à illustrer des contes ou à travailler sur un projet d’abécédaire. A L’Épatante Galerie, Carole propose une balade au sein de ses « Jardins Suspendus », une série inédite où la magie baroque opère plus que jamais auprès des petits – et aussi des grands dont je fais partie!

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Peintre, illustrateur jeunesse et BD, Alexis Nesme enchante ses aficionados en présentant quelques unes des planches originales de sa désormais fameuse trilogie « Les Enfants du Capitaine Grant », adaptation animalière et néanmoins respectueuse du roman de Jules Verne. A nul autre pareil, l’auteur joue avec les variations de couleurs et les effets de lumière, grâce à un mélange de techniques (huile, encre, gouache, craie, pastel) parfaitement maîtrisé. Le spectateur est subjugué par le soin que cet orfèvre apporte aux nombreux petits détails fourmillant dans ses planches et à l’expressivité de ses personnages. Des qualités développées dans les illustrations de son dernier livre, « Le Maître des tapis » (Delcourt Jeunesse), un conte russe tout en flamboyance, réalisé avec l’auteur Olivier Bleys. Une BD grand format et dotée d’un superbe pop-up à la fin, à monter soi-même, superbe idée de cadeau pour le Noël tout proche!

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Le Maître des tapis par Olivier Bleys (auteur) et Alexis Nesme (illustrateur)

 

Les œuvres exposées sont à la vente, selon la cote de leurs auteurs. Mais chaque artiste propose aussi quelques digigraphies (reproduction numérique d’une œuvre d’art sur un papier d’exception, numérotée et signée par l’artiste) accessibles autour d’une centaine d’euros. Dans la même gamme de prix, l’on trouve aussi des sérigraphies d’Alexis Nesme…. « Je souhaite vraiment que toute personne qui aime l’art et particulièrement les quatre artistes présents puisse s’offrir un bel objet lors de cette exposition. L’argent ne doit pas être un frein » précise Nadia.

Les galeristes ont coutume de dire que le vernissage donne le le ton d’une exposition. A voir le nombre de personnes (et du beau monde!) présentes le soir de celui de l’Épatante Galerie, on peut en conclure que la première édition de cette galerie éphémère est déjà un succès. Bravo à l’épatante Nadia qui a gagné son pari! Vous avez jusqu’au 30 novembre pour visiter l’exposition: venez, c’est tout beau!

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© Pierrick Verny