La féminité végétale de Clémence Delorme

Clémence Delorme

Vous savez quoi? On ne connaît jamais assez bien ses collègues de travail! Surtout les sympas et talentueux, parce que les autres… eh bien on s’en fiche un peu. C’est comme ça que, au hasard de mon fil Instagram, j’ai découvert les dessins de Clémence DELORME, qui travaille à quelques 35 pas de moi, du lundi au vendredi. Et qui est aussi talentueuse que sympa!

 

Clémence a 24 ans et les pieds bien ancrés dans le sol. Enracinés, devrais-je plutôt dire, puisque la belle discrète aime les plantes plus que tout. Sans doute est-ce un peu dû à son enfance passée à la campagne, en Ardèche, « au beau milieu de nulle part, précise-t-elle, avec le premier village à trois kilomètres. » Elle grandit là, dans une grande maison, avec ses trois sœurs aînées auxquelles elle voue une immense admiration: « Je voulais tout faire comme elles: apprendre à lire, écrire et dessiner », ce qu’elle fait sur la table de la cuisine pendant des heures. Des dessins de filles le plus souvent, de ses copines aussi, sur les pages de carnets qu’elle collectionne, tout en rêvant d’exercer plus tard « un métier en -euse: chanteuse, coiffeuse, danseuse! » Mais pas « dessineuse »!

Le dessin la quitte d’ailleurs un moment, le temps de passer un bac scientifique détesté et d’entrer en LEA à Lyon. A l’époque, c’est la photo qui lui tient lieu de passion, certainement dopée par la ville qui lui ouvre les bras. En année de master, Clémence fait un stage auprès d’une boutique en ligne de vêtements et objets de créateurs pour femmes et enfants. Immergée dans ce milieu créatif, et encouragée par ses employeurs, elle reprend alors ses crayons, cette fois pour de bon.

Belles plantes

Ses premières illustrations donnent la vedette aux plantes, ses premières amours, ses complices, celles auprès desquelles elle se sent toujours bien, toujours mieux. Le trait est fin, avide de petits détails, et noir sur du papier blanc. Clémence travaille au feutre très fin, au stylo à encre ou au pinceau trempé dans la peinture acrylique pour remplir certaines zones plus importantes.

Si elle prend de plus en plus de plaisir à dessiner, elle doute aussi de son talent: « En tant que parfaite autodidacte, j’étais dans une sorte d’à quoi bon, pourquoi faire ça? » explique-t-elle. Alors, en se faisant violence, elle poste ses dessins sur Instagram, comme on jette une bouteille à la mer, dans l’espoir d’un regard et surtout d’un retour sur son travail. L’opération se révèle concluante: les cœurs s’additionnent sous ses posts, accompagnés de commentaires positifs. « Cela avait beaucoup de valeur pour moi, car c’était l’avis de professionnels et de gens qui ne me connaissaient pas » glisse-t-elle.

Féminité et féminisme

Puis, peu à peu, Clémence se lance dans le dessin de corps féminins, valorisés par leurs courbes voluptueuses et généreuses. Des bustes, des fesses, des portraits dont les yeux sont toujours fermés ou cachés de feuilles et de fleurs, toujours elles. La végétation investit aussi les corps, à la manière des tatouages. Et c’est là, selon moi, ses créations les plus belles: cette union harmonieuse, et sous son trait, évidente de la femme et de la végétation. Il n’y en a jamais trop, l’une ne prédomine pas sur l’autre. Un juste équilibre.

« Ces personnages de femmes me sont venus à la maturité, lorsque j’ai pris conscience chez moi d’un certain féminisme. J’ai eu besoin de l’amener dans mon dessin » explique Clémence, qui pense aussi avoir été influencée par d’autres illustratrices suivies sur Instagram et dont le travail est parcouru par le féminisme: Pénélope Bagieu, Marie Boiseau, Estine Coquerelle, Andrea Kollar

Ces dessins, qui sont un hommage au corps des femmes qu’elle trouve beau, permettent aussi à Clémence de se raconter, non sans pudeur« On a pu me dire que les yeux clos de mes portraits témoignaient d’une certaine mélancolie, je ne dis pas non à ce ressenti, sourit-elle. On dessine souvent lorsqu’on est triste, ce n’est d’ailleurs pas forcément les meilleures choses qui sortent alors, mais ça comble un besoin. »

Va pour la mélancolie, mais je vois aussi dans les visages de Clémence, une certaine sérénité, une tranquillité, un bien être même, et une façon également de tenir les tourments du monde à distance. En ce sens, les dessins de Clémence font du bien.

Par ailleurs, comme beaucoup d’illustratrices de sa génération, Clémence n’a pas peur de se frotter au dessin d’une paire de fesses ou de seins. « Je dois avouer un complexe au sujet de mes fesses, alors l’idée c’est de dessiner mieux que je ne le suis » note-t-elle en riant.

 

Clémence a exposé deux fois en 2018 à Lyon, dans une friperie, puis dans une mini galerie aux côtés d’autres artistes. Désormais, la couleur s’invite parfois dans la composition, toujours avec parcimonie, sur une bouche, une fleur ou un vêtement. Lorsqu’on lui demande pourquoi ses œuvres ne portent pas de noms, Clémence répond sans ambage qu’elle n’a pas d’idée géniale qui lui vient pour cela. Avant de préciser qu’en fait, elle a peur de regretter un titre, qui n’aurait plus de sens des années après. Il en va de même pour son choix de signer de son propre nom: « Tu ne vas pas me dire qu’Enjoy Phoenix ne regrette pas son pseudo! «  s’exclame-t-elle. Oui, Clémence est drôle, et on l’a dit, terre à terre: « J’ai la même adresse e-mail qu’à mes 14 ans, à cet âge-là je pensais déjà à ce que ça pourrait donner dans le futur! »

Oser le lâcher prise

 

Aujourd’hui, Clémence aimerait inventer davantage, en proposant des choses plus abstraites. Elle commence déjà avec des cercles remplis d’une multitude de traits, qui peuvent faire penser au détail foisonnant d’une chevelure. Ou alors tenter des associations surréalistes comme ces citrons affublés d’une paire de jambe. Bref, elle cherche, et peu à peu, retient moins son trait pour peut-être s’élever un peu du sol. On a très envie de la suivre.

*** découvrez l’univers de Clémence Delorme sur son Instagram: @clemencedlrm.art