Le talent brut de Blandine Manhes

J’aime traîner dans les cafés. Regarder (et écouter!) les gens parler, se disputer, s’aimer…et moi-même travailler, discuter avec mes amis ou faire la connaissance de nouvelles personnes. C’est donc souvent dans les cafés que je donne rendez-vous aux artistes de ce blog pour les interviewer.

Ma rencontre avec BLANDINE MANHES ne déroge pas à cette tendance!

Pioupious (encre de Chine, crayons de couleur) 2014

A dire vrai, c’est sur Facebook que Blandine est venue à moi pour la première fois, via la magie parfois inquiétante des algorithmes (autrement dit, je ne sais pas trop comment!). J’ai d’abord découvert ses animaux imaginaires, colorés et faussement enfantins, le pelage et le plumage foisonnant de motifs. Ce bestiaire m’intriguait et me suggérait d’aller voir plus loin, en allant interroger Blandine sur ses créations et son monde intérieur qui ne font qu’un.

Le Chuchoteur (stylo, encre, crayon de couleur) 2016

Nous nous sommes retrouvées en terrasse du Café de la Soie, à la Croix-Rousse. Noisette pour elle, café allongé pour moi. Ultra court vs méga long: les contraires qui s’attirent pour le meilleur! Cigarette roulée aux lèvres, carré blond flouté, la jeune femme se dit timide et réservée, peu encline à parler d’elle et de son travail. Mais notre rencontre lui plaît et, en quête d’authenticité, elle a le souci de trouver le mot ou l’expression juste pour me retracer son parcours et décrire son œuvre.

Composition (encre de Chine) 2016

Enfant, Blandine observait beaucoup. Peu bavarde mais à l’aise à l’écrit, elle remplissait d’histoires ses nombreux carnets avant de s’adonner, plus âgée, aux cadavres exquis. La créativité de Blandine s’exprimait donc à travers les mots, mais pas seulement: « J’ai toujours créé mais peut-être pas plus qu’un autre enfant. Ce que j’aimais surtout, moi, c’était jouer! raconte-t-elle. Je me souviens m’être demandé « Mais qu’est-ce que tu fais quand tu deviens adulte, si tu ne peux plus jouer? »

Le dessin s’impose aussi très vite si bien qu’à l’heure des choix d’orientation, Blandine opte pour une mise à niveau en arts appliqués à l’école de Condé, à Lyon. L’apprentissage ne lui convient pas, mais elle en sort avec l’envie confirmée de continuer à dessiner surtout à l’aide du rotring, ce stylo tout fin découvert là-bas et qui ne la quittera plus.

Dans la foulée, les Beaux arts de St Étienne ne lui laissent pas un souvenir impérissable, si ce n’est qu’elle y touche un peu à tout, dans une totale liberté. Sans télévision ni Internet, elle profite de cette année-là pour dessiner et peindre beaucoup chez elle. Elle enchaîne avec les « très conceptuels » Beaux arts de Cergy, à 40 minutes de Paris.

La frise, outil de performance

C’est à cette période que Blandine se lance dans ce qui va devenir son mode d’expression de prédilection : la frise. Sur un rouleau de papier de 50 cm de large sur 2 à 3 mètres de long, elle vient dessiner tous les jours, au gré de ses humeurs, du contenu de sa journée, des conversations qu’elle a eues ou entendues, des rêves faits pendant la nuit aussi. Elle s’impose de ne jamais regarder ce qu’elle a fait la veille pour dessiner chaque jour une nouvelle histoire, un peu comme avec les cadavres exquis de son adolescence. Elle œuvre toujours de gauche à droite et en noir et blanc, mettant en scène des éléments très figuratifs qu’elle vient parfois noyer à force de les surcharger: « Moi-même parfois, j’oublie que j’ai pu dessiner tel élément car je ne le vois plus! »

Frise en cours d’activité, 2015

Blandine ne rentre pas dans le moule. Jamais. Lorsque l’école lui impose de conceptualiser son travail, elle s’y refuse et résiste tant qu’on finit par lui dire: « On ne sait pas trop à quoi on te sert ici! » La jeune femme a déjà un univers très fort. Avec le recul, Blandine se dit que l’idée de la frise lui est sans doute venue en réponse à cette phrase lancée par une prof des Beaux arts, un peu démunie face à sa résistance: « Ben vas-y, dessine! »  Une injonction que Blandine a pris au pied de la lettre, version XXL! « Ces frises, c’est un peu ma thérapie sur papier! » s’amuse-t-elle.

Frise, 2013 (extrait)

La passion de l’Art Brut

Dans ses frises, la jeune femme exprime sa passion pour l’Art Brut.

« L’art ne vient pas coucher dans les lits qu’on a faits pour lui, il se sauve aussitôt qu’on prononce son nom: ce qu’il aime c’est l’incognito. Ses meilleurs moments sont quand il oublie comment il s’appelle. » Jean Dubuffet

Et c’est vrai qu’à lire les mots du peintre Jean Dubuffet (inventeur de l’expression « Art brut »), on perçoit comme ils font écho au processus de création de Blandine.

Frise, 2013

« Lorsque je me lance dans une frise, je suis en mode éponge, raconte-t-elle. Je jette tout ce qui me passe par la tête… «  Il s’agit donc de quelque chose d’extrêmement personnel, intime, loin de toute conceptualisation. Si les motifs ne sont jamais les mêmes, ils observent une certaine récurrence: les maisons hautes et étroites, comme des refuges, inspirées de la ville de Lille où Blandine a passé une enfance douce et joyeuse, des yeux pour observer, des masques pour se cacher et tout se permettre, des clefs et des serrures, des batailles

Frise, 2015

Blandine fait presque corps avec son œuvre, dessinant au plus près d’elle, debout ou accroupie sur sa chaise, dans un inconfort physique qu’elle recherche presque, tant il participe à la performance. Elle travaille exclusivement à la main, à la plume ou au rotring. En beaucoup de noir et peu de blanc. « J’essaie d’accepter le blanc petit à petit car je réalise que sa présence valorise les motifs. Mais je n’utilise pas la couleur car je sais qu’elle ne fonctionnerait pas », précise-t-elle.

La couleur apprivoisée

Bestiaire – série de 4 dessins à l’encre de couleur

La couleur, Blandine la réserve à ses illustrations réalisées à côté, dans un format plus conventionnel. A l’aquarelle, l’encre de couleur (plus dense) ou au crayon de couleur, elle dessine des personnages et des animaux plus ou moins imaginaires, ou carrément des chimères, sur fond blanc ou au cœur d’une végétation luxuriante, et toujours envahis de motifs, précis, répétitifs, foisonnants. Blandine confie s’être longtemps sentie maladroite avec la couleur: « Je suis moins instinctive qu’avec le noir et blanc, je dois réfléchir ». Il y a 3 ans, à Marseille, une exposition la libère de ses réticences: celle de l’art hallucinatoire du peuple amérindien Huichol. Les figures naïves ou énigmatiques et les animaux représentés dans ces œuvres étonnantes interpellent Blandine qui dit avoir ressenti « un choc esthétique » à leur découverte. Surtout, ces œuvres lui prouvent la possibilité de la couleur, plein feu, sans dénaturer ou masquer le motif.

Méli Mélo (crayons de couleur) (extrait) 2014
Canards sauvages 1 (encre de couleur) 2017
Canards sauvages 2 (encre de couleur) 2017

 

Dernièrement, ce sont les oiseaux qui ont monopolisé l’attention de Blandine: « J’ai été invitée dans le chalet d’une amie, à la montagne. Il y avait des petites mangeoires à oiseaux sur les rebords de fenêtre: j’ai pu les observer à loisir, dans une ambiance complètement féerique ». L’exposition du Douanier Rousseau au Musée d’Orsay l’an dernier, qui l’a subjuguée, a fini de l’inspirer.

Dans la basse-cour de Blandine, les palmipèdes ne manquent pas de panache, tout imprimés qu’ils sont et chaussés de babouches, de santiags ou de Converse!

Un monde intérieur, grand ouvert

El Tigrou (crayon de couleur) 2016

Chez Blandine, l’expression « monde intérieur » prend toute sa dimension! Est-ce parce qu’elle a tant observé quand elle était enfant? Ce qu’elle restitue dans ses frises ou ses dessins est d’une densité réellement impressionnante. A-t-elle vécu plusieurs vies? A-t-elle été vaudouisée, comme lui avait demandé l’un de ses profs aux Beaux-arts? Il y a toujours, dans les frises de Blandine, une entrée possible pour le spectateur qui peut alors se raconter sa propre histoire, selon ses codes et ses repères. Les saynètes se succèdent, se confrontent, se répondent peut-être. Elles fonctionnent aussi isolément. Tout cela est d’une richesse incroyable.

Frise, 2013 (extrait)

Côté inspiration, Blandine évoque l’œuvre de Jérôme Bosch ou de Pieter Brueghel pour les saynètes un peu macabres, d’Odilon Redon pour l’univers onirique, de l’artiste américaine féministe Nancy Spero pour l’usage de techniques et de matériaux modestes qui soutiennent un engagement fort… Moi je pense aussi à Basquiat notamment pour le sentiment d’urgence que je ressens en regardant le travail de Blandine.

Dans l’atelier de Blandine

Hormis la peinture, Blandine adore l’univers de Jacques Tati, de Charlie Chaplin, de Wes Anderson. Roland Topor, Marguerite Duras, Paul Auster et Jim Harrisson habitent aussi son panthéon personnel.

Maux d’octobre (stylo encre) 2016

S’il est riche et par définition personnel, le monde intérieur de Blandine est résolument ouvert à l’autre. Elle déteste ainsi expliquer ce qu’elle a pu mettre ou dire dans telle ou telle œuvre. Du coup, le plus souvent, elle ne les nomme pas car donner un titre, c’est déjà donner un sens, une explication, et ça bloque la réflexion chez l’autre: « Chacun doit pouvoir voir ce qu’il veut et faire son propre cheminement dans l’œuvre. Je n’impose rien ».

Maux d’octobre (stylo encre) 2016

Vers d’autres terrains d’aventures

Actuellement, Blandine a envie d’expérimenter davantage. « J’ai un peu tendance à m’enfermer dans la technique que j’ai trouvée, confie-t-elle, j’aimerais aller vers d’autres choses comme la gravure ou la sérigraphie ». Lorsqu’elle était petite, Blandine rêvait de devenir styliste de mode. Aujourd’hui, elle envisage de créer des tissus qui reprennent ses motifs!

Illustration pour le magazine Caoutchouc

Elle souhaite aussi développer son travail d’illustration, notamment jeunesse, pourquoi pas en écrivant aussi (elle a déjà collaboré avec le magazine Caoutchouc et elle a adoré ça).

 

Elle sait aussi que, quoi qu’elle fasse, elle reviendra à la frise, son journal intime à ciel ouvert, sa nécessité. A coup sûr, on l’y rejoindra.

 

*** Photos © Blandine Manhes

*** Retrouvez l’univers de Blandine Manhes sur son site www.blandinemanhes.com