Agnès Varda, grandmother’s next door

L’autre soir, après une journée de boulot bien remplie, le corps encore endolori d’être resté vissé à ma chaise, concentrée sur l’ordi, je me suis offert une escapade dans l’imaginaire d’Agnès Varda et de son acolyte JR. J’ai vu Visages, Villages… au cinéma… et je ne me suis pas remise de ce film en apparence tout simple et qui dit tellement de choses, avec tellement de beauté et de bonté. D’aucuns diront que c’est un petit bonbon, doux et suave… Soit, mais c’est plus que ça!

Chère petite mamie indigne

Déjà, il y a AGNÈS VARDA. Je ne connais pas tout de cette femme, mais ce que je sais d’elle me plaît, me la rend proche et touchante. Sa vie d’artiste évidemment, si pleine, si riche, si vaste. Une touche-à-tout maline et audacieuse. Photographe, cinéaste (une des rares réalisatrices de La Nouvelle Vague), plasticienne… N’en jetez plus! Sa vie de femme amie, de Jean Vilar, d’Antoine Bourdin, de Jim Morrison… Sa vie de femme amoureuse de Jacques Demy, contre vents et marées, qui adopte sa fille Rosalie et avec lequel elle a un fils, Mathieu.

Elle fait partie des personnalités publiques et artistiques que je suis de loin et d’un peu plus près quand elle sort un film, propose une exposition. J’aime son univers bric à brac, « inclassable » comme disent ceux qui n’aiment pas que les gens ne rentrent pas dans les cases. J’aime sa coupe de cheveux improbable, au bol et bicolore blanc/cuivré. J’aime qu’elle s’en foute et en joue à la fois. Petite mamie indigne, punk et bab en même temps, infiniment digne d’être aimée par nous tous, et sans doute encore un peu plus par nous les femmes. Car c’est à ce genre de (grande) dame que nous devons tant, sur la liberté de faire, de penser, de créer. Vous savez, ce putain de sentiment d’illégitimité! Agnès, elle, elle a donné un grand coup de pied là-dedans et elle s’est lancée. Plus fort qu’elle.

Ce film, elle l’a fait avec JR. La star du street art, coté, médiatique, classe.  Qui côtoie De Niro, Natalie Portman et tous les grands qu’on ne rencontra jamais ailleurs qu’au cinéma. Il photographie en noir et blanc ces portraits d’anonymes ou ce célébrités qu’il imprime en format XXL et colle dans la rue, sur des bâtiments inconnus ou illustres, délabrés ou lisses, aux quatre coins de la planète, pour toujours raconter une histoire. Il a un côté arrogant derrière ses inamovibles lunettes noires, sa dégaine coûteuse jean/pardessus/Stan Smith, ses posts Facebook en compagnie de ses amis célèbres. Dans leur film, Agnès lui fait tomber le masque, le découenne de ses apprêts sophistiqués et l’on trouve un garçon assez touchant, drôle, impertinent, empathique. Il est émouvant devant sa propre grand-mère âgée de 100 ans. On le découvre aussi plus artisan qu’artiste, passant plus de temps sur les échafaudages qui lui permettent de coller ses portraits que derrière l’objectif.

L’œil et le cœur

Ces deux-là se sont bien trouvés. 20 à 30 centimètres les séparent. Elle a 89 ans. Il en a 33. Mais ils partagent le goût d’aller au plus près des gens, l’envie de raconter des histoires et de jouer. Ils ont des idées plein la tête. Ils aiment surprendre et faire plaisir. Ils veulent témoigner du passage sur terre de personnes à nulle autre pareille, raconter avant que tout foute le camp et qu’on ait tout oublié. Agnès et JR ont la malice et l’audace en commun. Ils ont un œil, même si celui d’Agnès voit flou et celui de JR se cache derrière le filtre fumé de ses lunettes noires. Ils ont un cœur. Leurs arts se ressemblent aussi, usant des mêmes média, la caméra, l’appareil photo. Il y a une histoire de transmission qui me touche énormément.

Sur le fil ténu, entre rires et larmes

Des moments d’émotion, il y en a plein. Soit venus des gens rencontrés par Agnès et JR tout au long du film, dans des petits villages et au port du Havre, soit venus directement avec eux. Agnès se livre sans pareil, comme si elle devinait que c’était la dernière fois. Derrière la caméra, elle a l‘innocence d’une enfant, et en même temps cette sagesse, ce savoir, cette sérénité qui n’appartiennent qu’aux anciens.

Tous les personnages de ce film sont magnifiques, nature, entiers. Ils ne jouent pas, ils sont. Fiers et émus de participer au projet artistique d’Agnès et JR, mais aussi parfois déçus ou mal à l’aise de se trouver ainsi « exhibés » alors qu’ils sont timides ou discrets. Partout, il y a rencontres, partages, et on devine que les liens créés ne disparaîtront pas.

On rit aussi beaucoup en regardant ce film: des vraies fausses engueulades des deux protagonistes, des blagues facétieuses de JR, des commentaires des uns et des autres… et ces petits espaces sont comme des respirations, bienvenus.

La musique de M souligne cette alternance avec beaucoup d’élégance. Les parties jouées au piano sont d’une beauté simplement magnifique.

Je veux être Agnès Varda quand je serai vieille

J’ai ri, j’ai pleuré mais sans jamais être triste, juste parce que c’est beau. Je nomme Agnès marraine de ce blog, pour tout ce qu’elle est et représente à mes yeux ! Elle ne le sait évidemment pas, c’est entre vous et moi.

PS: Jean-Luc Godard est une « peau de chien »! Allez voir le film, vous comprendrez…

La montagne obsessionnelle de Séverine Dietrich

Il est des rencontres comme des coups de cœur. Un truc qui fait se dire « c’est fou comme on est raccord avec cette fille! ». Une histoire de connivence, d’avis partagé sur un tas de choses. La même envie de comprendre pourquoi le monde et l’humain marchent comme ça. Breeeeef, je ne vous fais pas plus languir: j’ai rencontré SÉVERINE DIETRICH, designer graphique et PEINTRE! Je l’écris en grosses lettres pour lui montrer que c’est du sérieux et pas du hasard ou juste de la chance. Ah ça non!

Faussement simple, diablement efficace

J’ai découvert les peintures de Séverine dans un café à côté de chez moi, Le Tasse-Livre. Je dois avouer qu’au début, j’ai pensé (pas longtemps): « Hum, c’est simple ». Des paysages de montagnes stylisés, comme résumés, avec des grands aplats de couleur. Et puis, un peu comme un titre musical qu’on écoute une première fois en se disant « bof » mais qui fait son petit chemin en vous jusqu’à se laisser fredonner à longueur de journées puis ne plus vous lâcher, les toiles de Séverine sont entrées en moi. Et plus je les regardais, plus je les aimais. Plus elles me parlaient, me calmaient, me faisaient du bien. Hum, pas si simple simple donc, et diablement efficace.

Je dois dire ici que la montagne et moi, ça fait deux. On n’est pas vraiment copines parce qu’on ne se connaît pas bien. Moi, je suis née au bord de l’Océan, ma montagne s’appelait les Pyrénées, deux fois en 20 ans, avant d’accepter d’y passer une semaine avec un amoureux qui voulait m’apprendre à skier. Marasme. De moi sur les skis. Et de ma love story. Mais il faut croire que la montagne voulait me gagner, puisque j’ai fini par épouser un Grenoblois (de confession montagnarde, évidemment). Je circonvolutionne mais tout ça pour dire que je ne me sens pas à l’aise à la montagne. Je n’ai pas les codes. Je ne sais pas faire. Et que face à tout ça, les toiles de Séverine font office de réconciliation.

Géographie ou géométrie?

En même temps, à bien les regarder, ces montagnes n’en sont peut-être pas. Des pentes, des dénivelés, des sentiers, des sommets, des pics et des contreforts, il y a oui. Mais n’est-ce pas plutôt une succession de lignes, de droites, d’obliques, d’angles droits, cassés, saillants, obtus? Est-ce une géographie ou une géométrie?

En tout cas, c’est une obsession! Et l’histoire de ces montagnes est cocasse comme tout ce que me raconte Séverine, entre une gorgée de Coca 0 et une bouffée de cigarette électronique, en terrasse de l’Antirouille, café des Pentes. Le thermomètre affiche 30 degrés, je suis moite et Séverine a peur. Pas de moi, parce qu’elle a bien aimé mon portrait de sa copine Amélie Cordier (http://lescreativantes.fr/la-poesie-dada-damelie-cordier/) Non, elle a peur de parler d’elle. « C’est ma première fois, comme ça, en face à face ». Alors par quoi commencer pour la rassurer? Son parcours, par définition jalonné de moments clés à partir desquels on divaguera, on creusera, on titillera! La jolie brunette a commencé par une formation de peintre en décoration, naviguant entre recherches de couleurs/matières et réelle frustration. Elle enchaîne vite avec un BTS de Communication visuelle puis obtient une équivalence aux Beaux Arts de Lyon, option design graphique. Elle adore ces années de créativité absolue, à pouvoir « disposer de moyens énormes pour tout essayer. » Pour son diplôme de fin d’études, elle choisit de travailler sur la problématique de l’administration et autres difficultés à rentrer dans les cases! Elle détourne des grilles et des formulaires, admettant soigner peut-être un peu par là sa phobie administrative…

Un diplôme et un bébé plus tard, Séverine a 33 ans et l’impression de débuter. Une expérience en agence où elle pond du logo au kilomètre la laisse sur le flanc et terrifiée par l’idée même d’un CDI. Une seule solution: être free, à tous les sens du terme. Elle a quelques clients, enseigne le design graphique avec le goût du partage et de la transmission. Mais le sentiment d’illégitimité la malmène, entourée qu’elle est de designers graphiques « tous très talentueux et installés. » Elle affirme: « J’ai passé ma vie à admirer le langage des autres, je devais trouver ma place, mon medium. »

Il y aura-t-il de la neige à Noël?

En septembre 2016, la mère de Séverine qui tient un hôtel dans les Hautes-Alpes lui commande « quelque chose sur la montagne ». Ce n’est pas la première fois qu’elle la fait travailler sur la communication de son établissement. Séverine en a d’ailleurs un peu marre, mais elle a aussi besoin de bosser. Et puis, pas facile de dire non à sa mère. Seulement cette fois-ci, il se passe autre chose. « J’entretiens un rapport ambigu avec la montagne depuis que je suis petite, confie Séverine. Un truc ambivalent entre l’amour et la haine. Cette obligation d’aller aux cours de ski trois fois par semaine, cette angoisse récurrente de mes parents hôteliers de ne pas avoir de neige en saison… » Sa mère lui demande de vendre sa montagne, mais Séverine, c’est plus fort qu’elle, veut révéler une autre réalité. Ces paysages qui ont changé au fil des ans avec, c’est vrai, de moins en moins de neige. Cet univers en mutation. « Et j’ai bien le sens du drame ! » admet-elle en souriant.

Elle peint ses premières montagnes intranquilles à l’acrylique sur une toile de 50 x 60 cm. Sa mère n’est pas fan. Qu’importe, Séverine continue avec des tableaux de plus en plus grands, sur des châssis ou des morceaux de medium plus économiques et plus solides. Instagram s’emballe. A Noël, elle comptabilise 30 tableaux. « C’est complètement compulsif, admet-elle. J’en fais un et puis je ne l’aime plus. J’en commence alors un autre pour faire mieux! »

La peinture lui fait quitter l’univers sclérosant de l’ordinateur. C’est une respiration, malgré l’obsession qui la mobilise quatre mois chez elle à ne faire pratiquement que cela. Séverine s’imagine d’ailleurs mourir là, étouffée par toute son œuvre et son égo! Dramaqueen, elle nous avait prévenus!

Construire et combattre

Elle a conscience de l’aspect architectural de ses paysages. C’est une construction, paradoxalement instinctive. Il n’y a pas de croquis préparatoire, pas de recherche de couleurs sur la palette. « J’aurais tellement adoré être la fille qui se balade tout le temps avec son carnet de croquis! «  s’exclame-t-elle. Non, une chose en amène une autre sur la toile, simplement. Ces tableaux témoignent d’une « sorte de combat, d’un rapport de force, d’une mise en tension » qui existent entre elle et la montagne. Et en même temps, pour moi, elles sont si calmes ces montagnes. « Je suis ravie si je parviens à apaiser les gens avec mes toiles, je suis tellement quelqu’un de naturellement intranquille! » glisse Séverine. Moi, je me dis que la sérénité de ces toiles vient peut-être de la lumière que Séverine y diffuse et aussi de sa maîtrise des couleurs pour lesquelles elle souffle vraiment le chaud et le froid!

 

Avant cela, Séverine a toujours peint mais jamais rien montré. Elle a réalisé beaucoup de collages, de manière toujours très intuitive« Je ne sais pas imaginer le réel et je ne sais pas dessiner » dit-elle sans aucune fausse modestie.

Son inspiration va de la musicalité de Kandinsky aux couleurs qui bougent de David Hockney, en passant par les lumières d’Hopper et les constructions géométriques et ludiques du graphiste Karel Martens. Séverine aime écrire aussi, mais en secret, toujours à propos du temps qui passe, qui reste, de celui de l’instant même aussi.

Elle cogite beaucoup Séverine, passe sa vie à se poser des questions et à remettre en cause les réponses. Elle se passionne pour la dimension intellectuelle de la psychanalyse, fascinée par l’idée d’aller au plus profond de soi. « J’aimerais trouver un lien entre la peinture et la psychanalyse, travailler pour ou avec des personnes malades » dévoile-t-elle. Dans tous les hôpitaux psychiatriques, il y a des parcs avec des gens dedans qui tournent en rond. J’aimerais venir changer le décor pendant la nuit pour que ces gens, au réveil, prennent conscience que les choses peuvent évoluer! Attaquer le cadre en quelque sorte! »

 

Pour Séverine en tout cas, les choses changent drôlement depuis six mois. Elle qui se sentait jusqu’alors « insignifiante, invisible », se retrouve avec une pelletée de followers sur Instagram, ce qui la fait rire, flipper, la dépasse un peu et lui fait plaisir aussi bien sûr. Justement, un type de Londres a  repéré ses toiles et lui en a acheté trois grandes pour son appart! Oui, quelque chose est en train de se passer…

Même si elle admet que « le regard des autres sur son travail est encore difficile », Séverine accepte de s’y confronter pour de vrai en exposant ses toiles et quelques impressions tout le mois de juillet à la merveilleuse boutique Blitz, à côté de la place Sathonay, dans le 1er arrondissement. Ça commence dès ce soir et ça va être grandiose, à l’image de ces montagnes qui n’en sont pas vraiment, intranquilles mais apaisantes, répétitives mais jamais les mêmes… juste paradoxales, en fait!

 

Photos © Séverine Dietrich

*** Exposition Felt Mountain de Séverine Dietrich chez Blitz, 4 rue Louis Vitet, Lyon 1er, à partir du 6 juillet (vernissage à 19h)

*** Retrouvez l’univers de Séverine sur son site http://www.severinedietrich.com

 

 

Le talent brut de Blandine Manhes

J’aime traîner dans les cafés. Regarder (et écouter!) les gens parler, se disputer, s’aimer…et moi-même travailler, discuter avec mes amis ou faire la connaissance de nouvelles personnes. C’est donc souvent dans les cafés que je donne rendez-vous aux artistes de ce blog pour les interviewer.

Ma rencontre avec BLANDINE MANHES ne déroge pas à cette tendance!

Pioupious (encre de Chine, crayons de couleur) 2014

A dire vrai, c’est sur Facebook que Blandine est venue à moi pour la première fois, via la magie parfois inquiétante des algorithmes (autrement dit, je ne sais pas trop comment!). J’ai d’abord découvert ses animaux imaginaires, colorés et faussement enfantins, le pelage et le plumage foisonnant de motifs. Ce bestiaire m’intriguait et me suggérait d’aller voir plus loin, en allant interroger Blandine sur ses créations et son monde intérieur qui ne font qu’un.

Le Chuchoteur (stylo, encre, crayon de couleur) 2016

Nous nous sommes retrouvées en terrasse du Café de la Soie, à la Croix-Rousse. Noisette pour elle, café allongé pour moi. Ultra court vs méga long: les contraires qui s’attirent pour le meilleur! Cigarette roulée aux lèvres, carré blond flouté, la jeune femme se dit timide et réservée, peu encline à parler d’elle et de son travail. Mais notre rencontre lui plaît et, en quête d’authenticité, elle a le souci de trouver le mot ou l’expression juste pour me retracer son parcours et décrire son œuvre.

Composition (encre de Chine) 2016

Enfant, Blandine observait beaucoup. Peu bavarde mais à l’aise à l’écrit, elle remplissait d’histoires ses nombreux carnets avant de s’adonner, plus âgée, aux cadavres exquis. La créativité de Blandine s’exprimait donc à travers les mots, mais pas seulement: « J’ai toujours créé mais peut-être pas plus qu’un autre enfant. Ce que j’aimais surtout, moi, c’était jouer! raconte-t-elle. Je me souviens m’être demandé « Mais qu’est-ce que tu fais quand tu deviens adulte, si tu ne peux plus jouer? »

Le dessin s’impose aussi très vite si bien qu’à l’heure des choix d’orientation, Blandine opte pour une mise à niveau en arts appliqués à l’école de Condé, à Lyon. L’apprentissage ne lui convient pas, mais elle en sort avec l’envie confirmée de continuer à dessiner surtout à l’aide du rotring, ce stylo tout fin découvert là-bas et qui ne la quittera plus.

Dans la foulée, les Beaux arts de St Étienne ne lui laissent pas un souvenir impérissable, si ce n’est qu’elle y touche un peu à tout, dans une totale liberté. Sans télévision ni Internet, elle profite de cette année-là pour dessiner et peindre beaucoup chez elle. Elle enchaîne avec les « très conceptuels » Beaux arts de Cergy, à 40 minutes de Paris.

La frise, outil de performance

C’est à cette période que Blandine se lance dans ce qui va devenir son mode d’expression de prédilection : la frise. Sur un rouleau de papier de 50 cm de large sur 2 à 3 mètres de long, elle vient dessiner tous les jours, au gré de ses humeurs, du contenu de sa journée, des conversations qu’elle a eues ou entendues, des rêves faits pendant la nuit aussi. Elle s’impose de ne jamais regarder ce qu’elle a fait la veille pour dessiner chaque jour une nouvelle histoire, un peu comme avec les cadavres exquis de son adolescence. Elle œuvre toujours de gauche à droite et en noir et blanc, mettant en scène des éléments très figuratifs qu’elle vient parfois noyer à force de les surcharger: « Moi-même parfois, j’oublie que j’ai pu dessiner tel élément car je ne le vois plus! »

Frise en cours d’activité, 2015

Blandine ne rentre pas dans le moule. Jamais. Lorsque l’école lui impose de conceptualiser son travail, elle s’y refuse et résiste tant qu’on finit par lui dire: « On ne sait pas trop à quoi on te sert ici! » La jeune femme a déjà un univers très fort. Avec le recul, Blandine se dit que l’idée de la frise lui est sans doute venue en réponse à cette phrase lancée par une prof des Beaux arts, un peu démunie face à sa résistance: « Ben vas-y, dessine! »  Une injonction que Blandine a pris au pied de la lettre, version XXL! « Ces frises, c’est un peu ma thérapie sur papier! » s’amuse-t-elle.

Frise, 2013 (extrait)

La passion de l’Art Brut

Dans ses frises, la jeune femme exprime sa passion pour l’Art Brut.

« L’art ne vient pas coucher dans les lits qu’on a faits pour lui, il se sauve aussitôt qu’on prononce son nom: ce qu’il aime c’est l’incognito. Ses meilleurs moments sont quand il oublie comment il s’appelle. » Jean Dubuffet

Et c’est vrai qu’à lire les mots du peintre Jean Dubuffet (inventeur de l’expression « Art brut »), on perçoit comme ils font écho au processus de création de Blandine.

Frise, 2013

« Lorsque je me lance dans une frise, je suis en mode éponge, raconte-t-elle. Je jette tout ce qui me passe par la tête… «  Il s’agit donc de quelque chose d’extrêmement personnel, intime, loin de toute conceptualisation. Si les motifs ne sont jamais les mêmes, ils observent une certaine récurrence: les maisons hautes et étroites, comme des refuges, inspirées de la ville de Lille où Blandine a passé une enfance douce et joyeuse, des yeux pour observer, des masques pour se cacher et tout se permettre, des clefs et des serrures, des batailles

Frise, 2015

Blandine fait presque corps avec son œuvre, dessinant au plus près d’elle, debout ou accroupie sur sa chaise, dans un inconfort physique qu’elle recherche presque, tant il participe à la performance. Elle travaille exclusivement à la main, à la plume ou au rotring. En beaucoup de noir et peu de blanc. « J’essaie d’accepter le blanc petit à petit car je réalise que sa présence valorise les motifs. Mais je n’utilise pas la couleur car je sais qu’elle ne fonctionnerait pas », précise-t-elle.

La couleur apprivoisée

Bestiaire – série de 4 dessins à l’encre de couleur

La couleur, Blandine la réserve à ses illustrations réalisées à côté, dans un format plus conventionnel. A l’aquarelle, l’encre de couleur (plus dense) ou au crayon de couleur, elle dessine des personnages et des animaux plus ou moins imaginaires, ou carrément des chimères, sur fond blanc ou au cœur d’une végétation luxuriante, et toujours envahis de motifs, précis, répétitifs, foisonnants. Blandine confie s’être longtemps sentie maladroite avec la couleur: « Je suis moins instinctive qu’avec le noir et blanc, je dois réfléchir ». Il y a 3 ans, à Marseille, une exposition la libère de ses réticences: celle de l’art hallucinatoire du peuple amérindien Huichol. Les figures naïves ou énigmatiques et les animaux représentés dans ces œuvres étonnantes interpellent Blandine qui dit avoir ressenti « un choc esthétique » à leur découverte. Surtout, ces œuvres lui prouvent la possibilité de la couleur, plein feu, sans dénaturer ou masquer le motif.

Méli Mélo (crayons de couleur) (extrait) 2014
Canards sauvages 1 (encre de couleur) 2017
Canards sauvages 2 (encre de couleur) 2017

 

Dernièrement, ce sont les oiseaux qui ont monopolisé l’attention de Blandine: « J’ai été invitée dans le chalet d’une amie, à la montagne. Il y avait des petites mangeoires à oiseaux sur les rebords de fenêtre: j’ai pu les observer à loisir, dans une ambiance complètement féerique ». L’exposition du Douanier Rousseau au Musée d’Orsay l’an dernier, qui l’a subjuguée, a fini de l’inspirer.

Dans la basse-cour de Blandine, les palmipèdes ne manquent pas de panache, tout imprimés qu’ils sont et chaussés de babouches, de santiags ou de Converse!

Un monde intérieur, grand ouvert

El Tigrou (crayon de couleur) 2016

Chez Blandine, l’expression « monde intérieur » prend toute sa dimension! Est-ce parce qu’elle a tant observé quand elle était enfant? Ce qu’elle restitue dans ses frises ou ses dessins est d’une densité réellement impressionnante. A-t-elle vécu plusieurs vies? A-t-elle été vaudouisée, comme lui avait demandé l’un de ses profs aux Beaux-arts? Il y a toujours, dans les frises de Blandine, une entrée possible pour le spectateur qui peut alors se raconter sa propre histoire, selon ses codes et ses repères. Les saynètes se succèdent, se confrontent, se répondent peut-être. Elles fonctionnent aussi isolément. Tout cela est d’une richesse incroyable.

Frise, 2013 (extrait)

Côté inspiration, Blandine évoque l’œuvre de Jérôme Bosch ou de Pieter Brueghel pour les saynètes un peu macabres, d’Odilon Redon pour l’univers onirique, de l’artiste américaine féministe Nancy Spero pour l’usage de techniques et de matériaux modestes qui soutiennent un engagement fort… Moi je pense aussi à Basquiat notamment pour le sentiment d’urgence que je ressens en regardant le travail de Blandine.

Dans l’atelier de Blandine

Hormis la peinture, Blandine adore l’univers de Jacques Tati, de Charlie Chaplin, de Wes Anderson. Roland Topor, Marguerite Duras, Paul Auster et Jim Harrisson habitent aussi son panthéon personnel.

Maux d’octobre (stylo encre) 2016

S’il est riche et par définition personnel, le monde intérieur de Blandine est résolument ouvert à l’autre. Elle déteste ainsi expliquer ce qu’elle a pu mettre ou dire dans telle ou telle œuvre. Du coup, le plus souvent, elle ne les nomme pas car donner un titre, c’est déjà donner un sens, une explication, et ça bloque la réflexion chez l’autre: « Chacun doit pouvoir voir ce qu’il veut et faire son propre cheminement dans l’œuvre. Je n’impose rien ».

Maux d’octobre (stylo encre) 2016

Vers d’autres terrains d’aventures

Actuellement, Blandine a envie d’expérimenter davantage. « J’ai un peu tendance à m’enfermer dans la technique que j’ai trouvée, confie-t-elle, j’aimerais aller vers d’autres choses comme la gravure ou la sérigraphie ». Lorsqu’elle était petite, Blandine rêvait de devenir styliste de mode. Aujourd’hui, elle envisage de créer des tissus qui reprennent ses motifs!

Illustration pour le magazine Caoutchouc

Elle souhaite aussi développer son travail d’illustration, notamment jeunesse, pourquoi pas en écrivant aussi (elle a déjà collaboré avec le magazine Caoutchouc et elle a adoré ça).

 

Elle sait aussi que, quoi qu’elle fasse, elle reviendra à la frise, son journal intime à ciel ouvert, sa nécessité. A coup sûr, on l’y rejoindra.

 

*** Photos © Blandine Manhes

*** Retrouvez l’univers de Blandine Manhes sur son site www.blandinemanhes.com

 

Ce je ne sais quoi qui déconne #3

Vous en rêviez, vous la vouliez, la suite de cette série où je malmène mon image sociale et pas que (je déteste cette expression « et pas que » mais depuis qu’elle est reprise par les journalistes de France Inter, je l’utilise avec parcimonie et quand même un peu les poils qui se hérissent sur les bras). Je ne dis pas qu’il m’arrive chaque semaine un truc méritant d’être relaté ici. Néanmoins, je n’ai pas à attendre très longtemps avant que mon naturel ne revienne au galop et nourrisse cette rubrique! Sans doute parce que j’y joue le rôle principal! Dans ce troisième opus justement, c’est dingue: il est question de rôle, de cinéma tchi tchaaaa, d’ego et aussi de maillot de bain

Coupée au montage

Il y a un an, ma pétillante copine IsaBelle m’a proposé de jouer dans le court-métrage qu’elle allait tourner au début de l’été. Évidemment, compte tenu qu’elle avait déjà de beaux films à son actif, que c’est mon amie et qu’on se retrouve autour du même besoin de créativité dans nos vies de working mums, je reconnais avoir été charmée et même flattée. Deux minutes. Car ensuite, elle m’a dit: « En fait, on va tourner à la piscine, vous serez tous en maillot de bain. » « Ah ah ah », j’ai fait. « Si, si », m’a-t-elle répondu. Quand on dit que le cinéma relève de la mise à nu, ben là personnellement, je me sentais bien à poil!

Grâce vs graisse

IsaBelle a su me rassurer: « Tu sais, c’est quand je t’ai vue dans ce maillot bleu à la piscine du Rhône que j’ai eu l’idée de te proposer de participer au projet ». Je vous le confesse: on m’aurait invitée à jouer un rôle de funambule parce qu’on m’avait trouvée pleine de grâce sur la piste de danse de mes 40 ans, ça m’aurait fait le même effet! Parce que moi, depuis à peu près l’âge de 10 ans, je me sens plutôt pleine de graisse. On ne va pas se mentir: je me sens mieux depuis la naissance de ma dernière fille et mes 40 ans. S’il y a bien un avantage à vieillir, c’est celui de commencer à s’accepter, à savoir valoriser ses qualités (si, on en a tous!) pour mettre ses failles en sourdine. J’ai admis que je ne rentrerai jamais dans la moindre fringue 38, que les shorts et les mini jupes n’étaient pas mes amis, que le double menton avait ceci de pratique qu’il tenait chaud en hiver. J’ai mis les régimes au rebut, préférant courir 8 km les lendemains de soirées Tuc/fromage/vin blanc/M&Ms.

Mais même en m’acceptant davantage, évoluer en maillot de bain ne relevait pas de l’évidence. Encore moins devant les autres. Vous savez, à côté de ces filles à ventre plat et bikini Liberty qui courent derrière leurs adorables enfants sur la plage, quand vous allez jusqu’à la mer (putain de marée basse!) en rentrant le ventre et en contractant les fesses. Alors devant une caméra, vous pensez! Mais j’ai décidé de prendre l’exercice comme une thérapie. Et puis, pourquoi me priver d’un super week-end à la piscine entre potes, qui plus est dans le cadre d’un projet artistique orchestré par mon amie?

Je suis passée par l’épreuve de l’essayage de maillots de bain au cours duquel je me suis sentie un peu plus Christine Boutin que Grace Kelly, mais j’ai fini par trouver mon costume pour le jour J. Maillot 1 pièce noir Princesse Tam Tam taille 42, simplement structuré mais bien balancé. C’était parti!

Je vous la fais courte, mais le tournage fut une régalade. Il faisait beau, on riait comme des gamins en colo, c’était fluide comme l’eau de la piscine, joyeux et chaleureux.

IsaBelle m’a réservé la primeur du visionnage! Quelle émotion de se découvrir à l’écran! Certes mon corps n’était pas devenu sylphide par la magie de la caméra. Mais le talent stylé de la réalisatrice, nimbé de bienveillance, avait comme enveloppé d’un voile esthétique mes courbes. Je le regardais avec ses imperfections, évoluant à côté d’autres silhouettes plus menues. Et j’étais fière non pas de ce corps, mais de moi tout entière, d’être passée outre mon auto-censure, d’avoir su privilégier le plaisir que j’avais à participer à ce film et minimiser le reste.

Perfectionniste, IsaBelle n’était pas pleinement satisfaite de son montage. Il manquait de rythme, ce qui compliquait sa trame narrative. « Pas grave » clamaient certains. « Dommage » opposaient les autres, conscients du talent de notre amie et de sa probable capacité à faire mieux.

Une balle de ping-pong dans le maillot…

Du coup, du temps a passé et IsaBelle a monté une nouvelle version, la toute dernière. La bonne. Et c’est vrai qu’elle est bien mieux, conforme à ce qu’on sait de son talent. Rythmée, concise (7 min, pas plus, pas moins, comme ses autres films), efficace. Elle nous a fait la surprise de nous la montrer sans rien nous dire. Ce fut une expérience étrange pour moi. Au-delà des scènes de groupes, nous avions chacun de nous une scène à jouer. Pour ma part, je devais tomber dans la piscine en roulant, comme si quelqu’un m’avait attrapé pour me faire glisser dans l’eau. Lors de la première version du film visionnée, on avait rit de découvrir que la pression de l’eau avait fait naître une petite boule au-dessus de mes fesses, comme si j’avais coincé une balle de ping-pong dans mon maillot de bain! Pourquoi ça faisait ça avec moi et pas les autres? Mystère? Un amas de graisse résistant à la pression de l’eau?!

Quoiqu’il en soit, cette scène n’est plus. IsaBelle l’a coupée. Je vais être honnête, ça m’a fait quelque chose. Et ce quelque chose m’énerve! Parce que:

  1. Le film est bien mieux sans cette scène qui le ralentissait (l’alourdissait? Bon d’accord, j’arrête!)
  2. Je suis toujours dans le film, dans les scènes de groupes.
  3. J’ai passé un super moment à « faire » ce film avec mon amie et tous ces potes réunis dans la même énergie.
  4. Si IsaBelle me redemandait de tourner en maillot avec une balle de ping-pong coincée dans la culotte, je le referais sans hésiter!

Alors quoi, bordel ???

Alors quoi? Je suis si narcissique que ça? Bon ok, je me raconte sur un blog… Je suis jalouse (de ceux qui ont eu « leur scène » gardée)? Je rêvais secrètement d’être repérée par Sofia Coppala qui serait passée par là, en plein milieu de la Haute Loire, par hasard début juillet 2016? Je m’interroge sur ce que ces émotions disent de moi. Je me dis que c’est peut-être tout simplement l’effet de surprise. Découvrir la scène coupée, avec tous les autres autour de moi qui venaient me dire après coup: « Ben alors, elle n’y est plus ta scène? » ou « C’est marrant, je t’ai vu dans le générique mais pas dans le film ». Pourquoi j’ai eu de la peine à ce moment-là? Bon mais c’est vrai aussi que c’était en plein milieu d’une fête et j’étais clairement pompette! J’ai peut-être juste l’alcool égocentrique, au fond.

 

 

 

La poésie dada d’Amélie Cordier

C’est un matin qui ressemble à l’été. Étourdis par l’audace de cette météo, les passants hésitent entre tomber la veste et garder leurs Ugg. Quel temps idéal pour aller boire un café en terrasse avec AMÉLIE CORDIER, place Sathonay (pour les non Lyonnais, c’est quelque part entre les Terreaux et les quais de Saône)!

Le guitariste

Amélie est graphiste et pas seulement. Elle a des idées plein la tête, avec de la musique et de l’humour aussi dedans pour faire bouger tout ça. Avouons le tout de suite: je connais Amélie. Pas super bien, mais suffisamment pour déceler chez elle ce qui me plaît de façon générale chez une femme, le talent en plus. Parce que la meuf a un univers, et ça c’est précisément ce qui, pour moi, distingue une fille cool d’une fille artiste. Bon et puis ça n’a rien à voir mais quand même un peu (j’écris ce que je veux, c’est mon blog!): Amélie et moi, on a tourné en maillot de bain dans le court-métrage de mon amie IsaBelle l’été dernier et ça, c’est quelque chose qui scelle un truc entre deux êtres humains, j’ai envie de vous dire.

Une poésie farfelue

Fauve

Cela étant dit, notre connexion n’a pas joué sur l’intérêt que je porte à ses créations car je les ai découvertes avant elle! J’ai tout suite accroché à son style un peu suranné, charmant, à la fois poétique et drôle, parfois farfelu, proche du surréalisme. Des animaux vivant aux antipodes réunis façon carte à jouer, une baigneuse plongeant d’une feuille, un guitariste à tête d’oiseau… Quand je parlais d’univers!

 

Le Bilbocoeur

Parfois, une légende apporte un peu de sens (ou pas), à la manière des dadaïstes et autres surréalistes dont Amélie aime à s’inspirer. Élevée au royaume des contes par ses parents, elle adore les jeux de mots, les double-sens, les détournements d’expressions courantes, qui la guident dans ses créations : Le Bilbocoeur, L’Effet de cerf

 

 

L’Effet de cerf © A. Cordier

Elle se régale aussi de la beauté des associations incongrues, en se nourrissant de la fameuse citation du comte de Lautréamont « Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie ».

Lorsqu’elle a pu exposer ses œuvres dans des bars ou des restaurants qui lui ressemblent à Lyon et à Paris, Amélie s’est réjouit des remarques des visiteurs: « La force de l’imaginaire me surprend toujours! Les gens arrivent à projeter des sentiments très personnels sur mes créations. » A l’instar de ce paquebot posé sur trois malles qui, pour telle personne, évoque un prochain départ aux États-Unis et, pour telle autre, fait écho au sort des migrants.

Bateau

Décomposer, assembler, créer

Peut-on parler d’illustrations? Amélie lève rapidement une ambiguïté: « Je ne dessine pas! Souvent les gens qui aiment mon travail sont déçus de l’apprendre! » D’où un sentiment d’illégitimité qui colle un peu aux basques de la jeune femme. A tort selon moi, car le plus important est ce à quoi elle aboutit, toujours parfaitement réussi.

Mais comment procède-t-elle, justement? « Je chine de vieilles gravures, tombées dans le domaine public (70 ans après la mort du créateur), dans des Larousse ou des catalogues Manufrance par exemple. Je pioche un élément par-ci, un autre par là, et dès que j’en ai réuni quatre ou cinq, je compose, décompose, assemble pour créer une nouvelle image et raconter ma propre histoire » explique-t-elle. L’inspiration naît de la gravure chinée et déclenche le processus créatif.

Comment lui est venue l’idée de cette technique qu’elle n’a certes pas inventée, mais qu’elle manie à merveille, parvenant à en faire sa signature? « Lors d’un stage au Québec, entre mes deux années de DSAA au lycée de la Martinière (Lyon), j’ai eu à m’occuper d’un livre sur les produits du marché pour lesquels je devais réaliser 95 fausses étiquettes! raconte Amélie. Comme il n’y avait évidemment pas de budget pour acheter quoique ce soit, je suis allée fouiner dans les banques de gravures ».

Nombril du monde 2013

En plus d’être ludique, ce procédé offre à Amélie des possibilités créatives infinies qu’elle met à exécution également dans son métier de graphiste. Séduits par cet univers iconoclaste, des clients aussi variés que des associations culturelles (Le Nombril du Monde…), des architectes (In Situ), des restaurateurs (Bistrot Des Fauves à Lyon, Hôtel Restaurant du Commerce à Autun), des musiciens etc. la sollicitent régulièrement pour créer ou repenser leur logo, leur programme, leur identité visuelle et autre charte graphique.

Le Nombril du Monde 2013

Freelance depuis 2009, Amélie aime travailler en lien direct avec son client, « notre rencontre permettant de capter déjà beaucoup de choses! ». Elle œuvre dans les Pentes de la Croix Rousse, au Palace Rouville, un atelier partagé avec une douzaine de professionnels exerçant majoritairement dans le secteur des arts appliqués (illustrateurs, peintres, designers textiles, web designers…). « Cela n’a rien à voir avec du coworking! Ce sont des collègues-amis avec lesquels je ne bosse pas mais avec lesquels je peux échanger et partager des expériences. Les fondamentaux des uns viennent enrichir ceux des autres. Personnellement, ça a libéré ma créativité! » s’enthousiasme Amélie. Au rez-de-chaussée de ce palace créatif, il y a même l’atelier de sérigraphie d’Olivier Bral http://olivierbral.fr/ auprès duquel elle imprime certaines de ses affiches, comme celle des Contes à la Chaîne de La Rochelle.

Les Contes à la Chaîne

Perfectionniste, Amélie aime l’idée d’une cohérence entre ce qui émane de ses créations et les techniques utilisées pour y parvenir. Quelque chose qui relève de l’artisanat et des savoir-faire d’antan.

Presse typo de l’atelier Chambre Noire

Elle est ainsi ravie d’imprimer ses calendriers perpétuels sur presse typo avec l’atelier Chambre Noire.

Calendriers perpétuels

Le rêve d’Amélie aujourd’hui? Continuer à élargir son réseau à d’autres domaines professionnels, collaborer avec la presse, faire évoluer son travail aussi en intégrant des fonds noirs ou de couleur… Petit soldat empli d’humilité, plus enclin aux relations nées du bouche à oreille qu’au démarchage à tout va, Amélie, je le devine, saura faire tout cela. Elle a la vie devant elle et le talent vissé au corps.

Plonge

** Photos © Amélie Cordier

*** Retrouvez tout l’univers d’Amélie Cordier sur son site (elle y a même un shop!!!) http://www.ameliecordier.com/

L’effrayante beauté des œuvres de Delphine Vaute

© Delphine Vaute

Je le subodorais, mais c’est confirmé: ce blog me donne des pouvoirs magiques! Moi qui n’aie rien d’une fée, je vis l’enchantement de rencontrer les artistes dont j’admire les œuvres: « Abracadabra Bonjour, je suis complétement fan de votre travail, pourrions-nous nous voir pour en parler? J’aimerais écrire à votre sujet sur mon blog? »

 

C’est exactement comme cela que j’ai contacté l’artiste plasticienne DELPHINE VAUTE, installée à Nantes.

Une Créativante +++

Je dois avouer que Delphine fait partie des deux ou trois toutes premières femmes artistes qui m’ont donné envie de créer Les Créativantes. Son œuvre est de celle qui submerge d’émotion, qui interroge, perturbe voire dérange, donne les larmes aux yeux (enfin, chez moi en tout cas!) En découvrant ses dessins, je me suis dit: « C’est trop beau, il faut que tout le monde voit ça,  partage cette émotion avec moi! » Cette nécessité absolue m’a donné des ailes.

Orphé (dessin) © Delphine Vaute

Cap sur Nantes!

J’ai profité d’une escapade à Nantes pour rencontrer Delphine dans un café, à deux pas de chez elle. C’était un jour de tempête, du gris partout et du vent qui fait swinguer les brushings. Comme je n’avais jamais vu Delphine en photo, je me suis demandée si j’allais la deviner quand elle entrerait dans le café. En fait, on s’est deviné mutuellement: « Clarisse?« , « Delphine? » On s’est fait la bise, tutoyé d’emblée, caféiné version allongé.

Ainsi attablée, Delphine m’a raconté qu’elle dessinait depuis qu’elle était toute petite. Elle a grandi à côté d’Angers, au bord de la Loire. De là, lui vient l’amour de la nature, une fascination pour les animaux, et peut-être aussi ce besoin de liberté chevillé au corps. Quand elle en a l’âge, elle entre aux Beaux-arts d’Angers « plus pour suivre les copains que par vraie vocation« . Elle y passe cinq ans, heureuse de pouvoir s’essayer à toutes les techniques (gravure, litho, fonderie…) sans réel cadre qui la contraigne. Liberté, liberté chérie. Ensuite, parce qu’elle a envie d’apprendre encore, de se nourrir, de se documenter, elle s’inscrit pour quatre ans à la Fac d’Histoire de l’art de Nantes. Elle se passionne pour la période située entre la fin du Moyen âge et le début de la Renaissance, et particulièrement pour l‘art macabre (la danse des morts). Elle a le goût de l’étrangeté, du danger, du sulfureux. Elle collectionne les planches d’histoire naturelle, se plonge dans les manuels de botanique, s’intéresse à la mythologie, s’inspire des illustrations très fouillées du peintre russe Yvan Bilibine (XIXe)… Delphine observe et engrange pour étoffer son imaginaire.

L’imminence du danger

Sphynge (dessin) © Delphine Vaute

L’œuvre de Delphine navigue entre trois thématiques qui s’épousent, s’entremêlent, se pénètrent, se blessent: l’enfance, la nature et les animaux. Le trait est fin et net, les couleurs douces, comme pour calmer le jeu de ce qui se raconte ensuite. Car si à première vue, le sujet est tendre et poétique, de menus détails viennent contredire cette impression, avec une subtilité maligne. C’est de l’ordre du dérangement, de la perturbation. Et l’on bascule dans un monde soudain angoissant, fantastique, où le danger, la violence et la mort rôdent. Des yeux littéralement exorbités, des plaies ouvertes, des plantes prenant racine dans le corps d’enfants… Pourtant, ce n’est jamais gore. L’artiste réussit à garder l’équilibre, ne tombe jamais du côté macabre, estompant le sentiment de peur par le sourire facétieux d’un petit garçon, le regard plein de bonté d’un renard, une boule de glace qui dégouline… La poésie est omniprésente et l‘humour jamais très loin.

Malgré tout: « Certaines personnes ont des réactions très violentes à l’égard de mes dessins, elles se sentent vraiment mal à l’aise, raconte Delphine. Alors que ce n’est jamais le cas des enfants! » Ces enfants qu’elle dessine presque toujours nus, le corps parfois tatoué de fleurs ou de têtes animales, ou encore transformés en centaures. Des enfants sauvages à la Truffaut et des fées clochettes (pas celle de Disney non, mais l’originelle qui est tour à tour joueuse, jalouse, colérique et même méchante)… Agacée de l’image souvent édulcorée de l’enfance, Delphine s’amuse à la malmener: « Les enfants ne sont pas tout doux: ils énervent, tapent, arrachent… et y prennent plaisir! » Elle travaille régulièrement avec eux dans les ateliers qu’elle anime: « J’apprécie la spontanéité et le côté rafraîchissant des commentaires qu’ils peuvent faire à propos de mes dessins. »

Kate (dessin) © Delphine Vaute

Côté inspiration, on n’est pas étonné d’apprendre qu’elle aime le cinéma de David Lynch, de Denis Villeneuve ou de Tim Burton à ses débuts (je lui conseille tout de même d’aller voir « Miss Perigrine » qui devrait les réconcilier!) Tiens, j’ai oublié de lui demander si elle appréciait François Ozon car lui aussi flirte avec le déraisonnable, le malaise, le fantastique…  Elle adore l’univers de Bartabas et celui de la compagnie Baro d’Evel qui a monté le spectacle « Bestias ». Elle va beaucoup au théâtre, notamment lorsqu’il mélange le jeu, l’image et la musique. Elle chine de vieux médaillons et après un décapage méticuleux, glisse à l’intérieur l’un de ses dessins sous des fleurs stabilisées. « Je bricole beaucoup… » sourit-elle.

Le dessin, sinon rien

Acrylique sur toile © Delphine Vaute

Le cœur de l’œuvre de Delphine réside dans le dessin, toujours et encore, exercé au quotidien sinon rien. Il s’esquisse d’abord sur des carnets pour comprendre l’attitude d’un animal, la posture d’un personnage, l’ondulation d’une plante, car toujours Delphine vise l’exactitude. Une fois qu’elle a atteint son but, elle numérise, assemble, agrandit ou pas… et travaille sur le papier ou, trop rarement à son goût ces temps-ci, sur la toile, ou encore sur le mur pour des fresques monumentales.

Botanique (gravure) © Delphine Vaute

Elle dessine au crayon de papier et de couleurs, et peint à l’acrylique, plus rarement à l’aquarelle. La gravure complète ses modes d’expression artistique.

Silhouette botanique (gravure) © Delphine Vaute

Des projets grandeur nature

Je remercie vivement Delphine de m’avoir accordé cette heure d’entretien car elle a beaucoup d’expos et de projets sur le feu, dont deux grosses installations à venir avant l’été. La première, « Forest Circus », est le fruit d’une résidence menée à Le Blanc, non loin de Châteauroux, au centre de la France. Il y a là une voie verte sur laquelle subsistent d’anciens équipements SNCF (maisons de garde barrière, ponts…) et que Delphine va habiller de ses dessins dès le mois de juin. Concrètement, elle crée un parcours d’une soixantaine d’affiches réalisées à l’encre de Chine et illustrant son univers. La seconde installation se joue chez elle, à Nantes. Dans le cadre d’un appel à projets de la Région, elle a collaboré avec un médiateur scientifique sur le thème de la paléontologie. « La Tram du temps » racontera ainsi l’évolution des espèces animales et végétales, sous la forme de dessins signés Delphine Vaute, à chaque arrêt de la ligne 1 du tramway nantais qui court de la gare maritime jusqu’à la SNCF. Des pachydermes marins, des dinosaures à plumes, mais aussi de sublimes conifères… tout un programme dont je vous reparlerai dès que Delphine m’en donnera des nouvelles.

Nature (dessin) © Delphine Vaute

Enfin, que celles et ceux qui se sentiraient trop mal à l’aise face à certaines œuvres de Delphine se rassurent: elle a, dans son atelier, d’autres dessins, peintures et gravures moins perturbants et tout aussi magnifiques.

Il serait dommage de se passer de ces sujets à la terrifiante beauté, étonnants par la vigueur des émotions qu’ils suscitent. L’essence de l’art?

 

 

Pia (acrylique sur toile) © Delphine Vaute

*** Découvrez tout l’univers de Delphine Vaute sur https://www.delphinevaute.com/

 

 

 

 

Ce je ne sais quoi qui déconne #2

Tan, tan, tan… La suite tant attendue de cette série qui me fait passer pour une quiche! Ok, je suis une quiche. Et maso. Une quiche maso et non une quiche mayo, 1. parce que c’est pas bon et 2. parce que de toutes façons ça n’existe pas… à part dans l’assiette de ma fille de 3 ans les soirs de défaite parentale mais ce n’est pas le sujet (les 1 et 2 sont liés, vous l’aurez noté… pour celles et ceux qui suivent).

Donc le #2 de cette série pourrait s’intituler: « Vous, vous êtes une fille vintage », en référence à cette parodie fantastique de la pub Barbara Gould par les Nuls dans les années… 90 (oui, je sais, je suis vieille et vous verrez c’est en lien aussi…): « Vous, vous êtes une femme Barbara Gourde », avec Chantal Lauby en nunuche de compet’… https://youtu.be/VELdFasPxk0.

Moi, une fille Vintage?

Je vous ai dit que, dans la vraie vie, j’étais journaliste? Bon ben voilà: l’autre jour, pour les besoins d’un article, j’appelle une attachée de presse…  J’ai tout de suite un très bon contact avec la fille, pro, marrante, efficace: ça matche entre nous, quoi! Et puis, comme je lui demande de m’envoyer des visuels pour illustrer mon papier, elle me demande mon adresse mail. Et là, quelques frissons dans mon corps, mes idées qui s’évadent 3 secondes (« ben oui, je vais être obligée de lui dire… ») et ma voix qui lui répond: « … @club-internet.fr »

J’ai toujours honte de donner cette adresse mail. Lorsque c’est pour obtenir la carte de fidélité d’un magasin, au moment de payer à la caisse, je vois la tête que fait la pauvre vendeuse (qui a souvent 10 ans de moins que moi au bas mot) et qui doit se dire in petto (locution de vieille qui se la pète): « WTF c’est quoi cette vioque avec cette adresse pourrie, j’en ai pour des plombes à rentrer ça dans mon logiciel! » Et elle n’a pas tort la petite chérie: moi-même, les nombreuses fois où je dois rentrer mes coordonnées sur n’importe quelle page web, j’ai juste l’impression d’avoir l’adresse mail la plus longue du monde. D’ailleurs, souvent, je tape trop vite et suis obligée de recommencer. Perte de temps X2.

Bref revenons à notre attachée de presse qui, suite à mon aveu, me rétorque: « Ah vous aussi, vous êtes une fille vintage? » Moi, petit rire d’à-propos surpris et un peu jaune: « Euh oui… Je sais cette adresse, c’est l’horreur, mais pff, voilà, j’ai trop la flegme de changer, prévenir tous mes contacts etc. etc. » Mais la fille me dit (et devient dans l’instant définitivement mon amie): « Ah mais non, ne faites surtout pas ça! Moi aussi, j’ai une adresse wanadoo de vieille, mais hors de question de changer! On nous demande tout le temps d’aller plus vite, d’être hype, free et hotmail machin, mais non, mais non! Moi, je garde cette adresse, c’est mon acte de résistance! » Bref, ce jour-là, je me suis sentie un peu moins quiche, un peu moins nunuche, un peu moins Barbara Gourde et donc moins seule. Et vous savez quoi? Bah ça ne fait pas de mal!

A suivre…

 

Ce je ne sais quoi qui déconne #1

Aujourd’hui, j’ai envie de poser une QUESTION FONDAMENTALE : est-ce qu’il est déjà arrivé à Scarlett Johansson de sortir des toilettes avec la jupe coincée dans la culotte? Est-ce que, juste une fois, la langue de Michelle Obama a fourché, ce qui l’a mise dans une situation ultra embarrassante? Et Eva Green, ça lui arrive à elle aussi, de ne pas relire ces SMS sur son iPhone et d’envoyer un truc qui ressemble vaguement à un sexto… du coup??

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Non, parce que vraiment, on a beau – enfin, j’ai beau – m’appliquer à faire au mieux, eh bien souvent, ça casse, ça coince, ça fourche, ça déborde, ça glisse! « C’est ce qui fait ton charme », « Mais au moins toi, tu es HUMAINE » tenteront de me rassurer mes douces, mes chères, mes adorables amies, soeurs, mère. Oui, mais bon, pourquoi y a t-il plus de Florence Foresti que de Nathalie Portman en moi? En fait, ça m’arrive tellement souvent ce genre de plans que j’ai décidé de lancer une série dès aujourd’hui sous le titre de « Ce je ne sais quoi qui déconne ».

Du bon usage du rouge à lèvres

L’envie de partager ça avec vous m’est venue il y a quelques semaines déjà après que, comme souvent, ça ait ripé. Je vous raconte? 18h30. La nuit est tombée, mes filles vaquent à leurs occupations, entre Kapla, table de 6 et clips sur Youtube. Je me dévoue pour aller acheter deux baguettes. Manteau, bonnet, gants et, ne me demandez pas pourquoi, alors que je sors 10 minutes pour aller à la boulangerie, je me mets du rouge à lèvres (rouge, bien rouge qui pète) dans l’ascenseur! Genre, la fille qui ne lâche rien. Aparté: Ma maman, elle m’a toujours dit: « Clarisse, il faut toujours que tu aies de jolis (ça voulait dire propres je crois) sous-vêtements sur toi, parce que si jamais tu te fais renverser par une voiture (oui, ma mère met souvent les choses au pire) enfin bref s’il t’arrive quoi que ce soit, c’est important tu vois? » Je crois que cela avait à voir avec la dignité ou quelque chose s’en approchant. Ça m’a marquée le coup de la culotte, mais je ne me souviens pas qu’elle mentionné le rouge à lèvres: ça doit être, inconsciemment, ma petite touche personnelle apportée à ce mantra maternel. Bref, en sortant de l’ascenseur, je croise une de mes voisines à qui j’envoie un sourire ultra bright; je file à la boulangerie où je multiplie les sourires aussi et « Bonne soirée, ah qu’est-ce qu’il fait froid hein? Ah m’en parlez pas ah ah ah ». Comme il y a une dame assise devant la vitrine, qui mendie, enveloppée dans un grand plaid à peine chaud alors qu’il fait – 3°, j’achète une baguette en plus pour elle. Je la lui donne, elle sort du four, elle est toute chaude: je souris XXL à la dame qui me remercie et me sourit en miroir. Je souris encore plus parce que sinon je vais pleurer je crois. Je repars vers chez moi, le smile scotché au visage, le cœur qui déborde. J’arrive dans le hall de mon immeuble – pour ceux qui connaissent, c’est un peu la galerie des glaces mon hall d’immeuble, mais version cheap, je ne sais pas à quoi carburait l’archi quand il l’a conçu, mais bon c’est raté quoi. Le seul avantage c’est qu’avec toutes ces glaces, on peut toujours faire un dernier raccord avant d’aller à son RDV…. mais bêtement on n’y pense pas forcément avant d’aller à la boulangerie. Parce que là, en attendant l’ascenseur, je me regarde dans la glace et ne me demandez toujours pas pourquoi, je me souris. Horreur du ridicule : j’ai les dents de devant barbouillées de rouge à lèvres. Et je me rembobine le film de mes 10 dernières minutes: ce sourire ensanglanté que j’ai fait à tout ces gens tout à l’heure et surtout à cette dame devant la boulangerie… Je voudrais aller lui dire que je ne suis pas complétement folle, juste un brin zinzin à faire et penser souvent deux/trois trucs en même temps… tout en voulant rester jolie et polie.

 

A suivre…

Les guerrières de Catherine Mainguy

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© Laurence Papoutchian

Dans le froid et le temps encore tout gris de ce matin, la seule idée d’aller rencontrer CATHERINE MAINGUY et de découvrir ses toiles et dessins « en vrai » me faisait accélérer le pas et illuminait mon début de semaine.

Bizarrerie de notre monde actuel, j’ai découvert le travail de Catherine sur Facebook, alors que son atelier-galerie existe depuis plus de huit ans et se trouve tout près de chez moi, en bas des Pentes!

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Je likais beaucoup, adorais souvent et partageais parfois ses portraits de femmes gracieuses et élégantes, jusqu’à ce que j’ose lui demander un entretien pour mon blog. Chanceuse que je suis, elle a tout de suite dit oui et m’a conviée à boire un café au milieu de son exposition en cours « Habillage de patience. Déshabillage de désir ».

Habillage de patience , Déshabillage de désir. « Ici ou ailleurs, partout, Impalpable sensualité. Latente attente, subtiles substances. Jeu de voilé-dévoilé, Les faux-semblants oubliés. Respirer, s’émanciper, …Et aimer ».

Un troublant jeu de regards

15844539_1475332245818069_6239984666642989301_oEn entrant « chez » Catherine, je me sens presque intimidée. Nous ne nous connaissons pas et surtout ses tableaux que je découvre en live me subjuguent. Elles sont belles et bien là ces femmes que j’ai vues en tout petit sur mon écran d’ordinateur! Majestueuses, insoumises… Femmes, si femmes. Pourquoi ai-je l’impression d’être minuscule face à elles? Je crois que cela vient de la puissance de leurs regards portés sur moi. Nulle malveillance dans ces yeux-là, bien au contraire, mais tant de choses à dire, à confier, sur la vie et la place des femmes, sur leur liberté, sur leur monde. Catherine confirme mon ressenti: « Je travaille en série, autour d’histoires que je me raconte, de façon plus ou moins poétique. Derrière cette douceur et cette poésie qui relèvent de ma féminité, il y a une vraie question de fond que je voulais traiter: l’image de la femme, avec ce jeu du caché/dévoilé, cette part de sensualité, de féminité. Pourquoi la cacher, au nom de quoi? C’est un thème d’actualité… »

Si elles m’impressionnent un peu, ces femmes n’ont rien d’inaccessible, rien de divin. Elles sont bien réelles, modernes, ancrées, et je me dis qu’elles pourraient être mes amies, mes soeurs. Il émane d’elles une énergie vitale, une force positive. On les devine guerrières, non pas au sens belliqueux du terme, mais au sens de celles qui ne baissent pas les armes, qui ne lâchent rien, qui vont de l’avant, vent debout.

La nature comme ornement

14890009_1377287295622565_668360643116392438_oChère à Catherine, la nature s’immisce dans ces portraits, sous la forme d’un papillon posé sur un œil ou de fleurs portées en parure. Elle insuffle de la poésie, de la fragilité, et dit aussi combien les femmes sont en lien avec elle, porteuses et protectrices de la vie. « On a besoin de la nature, elle a besoin de nous. Tout cela relève peut être de l’évidence mais parfois les évidences, on ne les voie plus. Par les regards de ces femmes, je voulais symboliser une prise de conscience de ce qu’est la place de la femme, son lien avec la nature, la vie… Je sens que cette prise de conscience s’opère en ce moment, quelque chose est en train de se passer » confie l’artiste.

15724590_1456570511027576_6316762390074082197_oCar Catherine veut se montrer positive. Sur ses huiles sur toile, les visages sont tournés vers la lumière, se dégageant de fonds sombres, tourmentés et immensément beaux. Tantôt les yeux se ferment pour goûter à cette nouvelle douceur, tantôt ils accrochent le spectateur comme pour lui dire « Regarde le chemin parcouru ». Un chemin tortueux et peut-être douloureux si l’on en juge les nombreuses coulures qui peuvent évoquer la pluie, des larmes ou même des plaies, en tout cas de très fortes vibrations. Pour ces peintures, Catherine a navigué au sein d’une même palette de couleurs: des gris, des bleus sombres, des bruns, puis des teintes plus chaudes pour les visages et les éléments de la nature.

15123189_1402200679797893_7604896809827681891_oDu côté des dessins en noir et blanc, on retrouve ce jeu d’ombre et de lumière. Les portraits sont réalisés à la mine graphite. Pas de coulure ici, mais des taches d’encre de Chine, de celle qui compose aussi les décors. D’essence végétale ou animale, les ornements se posent sur l’œil, autour du cou ou sur la tête; ils sont des monocles, des parures, des masques, des coiffes, des postiches…

Des motifs réalisés à l’ordinateur, imprimés puis vernis avant d’être collés sur le fond des toiles et des dessins, créent un lien entre les différentes œuvres.

Une histoire de temps…

Il est aussi question du temps dans cette exposition. Certes les visages présentés témoignent d’une certaine modernité, mais quelques uns semblent porter l’héritage d’un certain passé, à travers les vêtements ou la coiffure choisis. Le papillon à la fois posé sur un fil et l’œil féminin peut évoquer l’idée du temps suspendu.

 

… et de genre ?

Et si toutes ces femmes m’évoquent la féminité absolue, il est troublant de savoir que certains visiteurs masculins se sont « reconnus » dans quelques visages. 15156749_1404226486261979_6761544360242734172_o« J’avais conscience de l’androgynie de certains portraits mais de là à y voir carrément des hommes, j’ai trouvé cela intéressant, remarque Catherine. Et après tout, l’image de la femme, sa place, sa liberté, interpellent tout le monde, y compris les hommes, ou l’homme en général! »

 

C’est la première fois que Catherine va si loin dans le figuratif et expose des portraits, réalisés à l’huile pour la partie peinture. Avant cela, elle a travaillé sur le thème de la ville en mouvement, avec quelques silhouettes fugaces, puis sur des duos d’enfants et d’animaux placés dans un univers tantôt urbain tantôt naturel, le tout plutôt à l’acrylique.

Confidences créatives

Chaleureuse et ouverte, Catherine parle sans ambages de son travail, tant sur le plan technique que de l’inspiration. Elle décrit son processus créatif en toute sincérité, me faisant pénétrer dans l’intimité de ce à quoi doit ressembler son atelier, une fois qu’elle a tiré le rideau sur la vitrine et enfilé sa blouse de peintre. Les portraits de son exposition sont inspirés d’images qu’elle a pigées sur Internet et qu’elle a complétement retravaillées, recomposées, remontées sur Photoshop. Elle dit peindre debout, dans une intense dynamique corporelle  (« C’est le corps qui peint »), et dessiner assise, toute en concentration, en douceur et minutie (« Le dessin me pose »). « Je débute souvent une série par le dessin, ça me sert d’étude préparatoire… Et même une fois que j’ai commencé des toiles, je peux revenir au papier et au crayon. Une pratique nourrit l’autre » révèle-t-elle.

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Les histoires que Catherine se raconte peuvent durer six mois, un an, voire plus, selon ce qu’elle a à dire, à développer, à explorer, au niveau des idées et des techniques. Pour ce qui est de cette série de portraits exposée en ce moment, elle n’est pas sûre d’avoir encore tout dit…

Passée par l’école Duperré à Paris et le lycée de la Martinière à Lyon, Catherine voulait être artiste à cinq ans! Elle a commencé sa carrière comme créatrice pour un bureau de tendances lyonnais, puis a choisi de se mettre à son compte comme peintre/plasticienne et a donné des cours dans différents lieux. En 2008, elle a ouvert son atelier-galerie dans l’idée d’y proposer des cours, d’exposer son travail et celui d’autres artistes. Depuis, le lieu a évolué: les cours ont disparu et Catherine alterne ses propres expositions et celles de talents issus de son réseau artistique (peinture, photo, dessin…).

Le vernissage de l’exposition de Catherine Mainguy « Habillage de patience. Déshabillage de désir » a lieu ce jeudi 12 janvier, à partir de 18h. Venez découvrir ces portraits magnifiques ainsi que la série de plus petits formats présentés dans les bacs et que Catherine a dessinés récemment afin de rendre son art accessible au plus grand nombre. Et surtout, surtout, n’hésitez pas à pousser la porte de l’atelier-galerie jusqu’au 25 février : Catherine vous accueillera avec plaisir pour vous laisser admirer son travail et peut-être l’interroger.

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Après cette date, seront exposées les gravures de Pascale Parrein.

***L’atelier-galerie de Catherine Mainguy se situe 130 montée de la Grande-Côte, 69001 Lyon.

*** Retrouvez l’univers de Catherine Mainguy sur son site http://www.catherine-mainguy.fr/galerie-cmainguy/

 

Mon (tonton) Matisse

MATISSE et moi, c’est une longue histoire. D’amour. J’en ai quelques-uns comme ça qui me suivent depuis l’enfance ou l’adolescence… cette époque où je découpais des photos de peintures, d’artistes, de chanteurs (morts) pour les coller dans mon agenda Naf Naf. Ou encore plus tard, jeune adulte à Paris, quand je m’achetais des posters qui coûtaient la peau des fesses dans le quartier de Beaubourg… Matisse, Keith Haring, Roy Lichtenstein, Wharol, Chagall… Certains m’ont quittée, laissant la place à de nouveaux artistes, d’autres sont restés. Comme Matisse.

img_5950Matisse, c’est un peu le vieil oncle que j’aimerais aller visiter pour tenter de glaner quelques miettes de génie et de technique picturale. Je m’imagine allongée sur une méridienne, derrière lui, en train de l’observer crayonner, griffonner ses traits, composer ses couleurs, chercher, râler, défaire, refaire, re-râler. Parce qu’il a l’air un peu ronchonchon tonton Matisse, perfectionniste, exclusif, jusqu’au-boutiste. Enfin, je le sens comme ça.

C’est fou comme il y a des peintres qu’on croit connaître depuis toujours et qui parviennent à nous surprendre à chaque expo. C’est le talent des commissaires d’expositions de réunir de nouvelles toiles issues des fonds secrets des musées ou des collections de fucking chanceux (et milliardaires surtout). Et puis parfois, l’on redécouvre des œuvres que l’on a déjà vues 100 fois mais qui, parce qu’elles illustrent un thème particulier, dévoilent de nouvelles facettes. img_5994

Tout ça pour dire que lorsque j’ai été conviée à l’expo spécial Blogueurs « Matisse, le laboratoire intérieur », au Musée des Beaux arts de Lyon, je ne me suis pas fait prier!

« Laboratoire intérieur? » Kesako? L’idée, c’est de montrer comment faisait Matisse, tout seul dans son atelier, pour aboutir au tableau ou à la sculpture devant lesquels des milliers de personnes s’ébahiraient plus d’un siècle plus tard. Bon on est d’accord, Matisse était génial, mais ça fait du bien de savoir qu’il travaillait énormément, ratait parfois, apprenait pour désapprendre… Cette exposition montre que ce labeur assidu passait par le dessin sous toutes ses formes (crayon, fusain et estompe, plume et encre…), pratiqimg_5966ué au quotidien, presque une hygiène de vie. Omniprésent sur les pages de ses carnets, en marge de ses lettres ou sur de beaux papiers, ces dessins font le lien entre les tableaux et les sculptures de Matisse, au gré de ses différentes périodes, imprégnés de ses nombreux voyages (Nice bien sûr, mais aussi le Maroc, la Russie…) et de ses amitiés artistiques.

 

Je vous le dis tout de suite, mes amis: cette expo m’a bluffée! Et ce, pour plusieurs raisons:

  • La première, c’est le nombre d’œuvres:  250, réparties entre 14 séquences à la fois thématiques et chronologiques. A chaque fois, dans chaque salle, les dessins – on dit « études » quand ils préparent une œuvre fiimg_5964nale – dialoguent avec les gravures, les toiles ou les sculptures dont ils sont le prémisse. Il y a quelque chose d’émouvant à voir ce par quoi l’artiste est passé avant d’oser peindre ou modeler. Il teste ses couleurs, travaille ses volumes. Au et à mesure des traits qui ne sont pas tous gommés, l‘on sent la main qui travaille. Avec acharnement.

 

  • J’ai aimé ce que l’expo donne à voir et à comprendre sur le rapport de Matisse aux femmes. On l’a dit, le bonhomme est perfectionniste, entré en peinture comme on entre en religion dès lors que sa mère lui offre une « boîte de couleurs » (comme on disait à l’époque) à la suite d’une img_5983appendicite. Plus tard, sa femme Amélie le quitte, lasse d’être délaissée pour la peinture et seulement la peinture. Ses modèles envers lesquels il se montre aussi fidèle qu’exigeant ne partagent pas son lit, mais passent des journées entières de pose dans son atelier. Matisse, collectionneur de tissus (il est d’ailleurs fils de tisserands), va jusqu’à constituer un vestiaire complet pour ces dames, notamment avec des blouses romaines. Ceci lui permet, à travers les lignes graphiques des vêtements et la variété de leurs motifs, d’enrichir l’aspect décoratif de ses toiles. C’est particulièrement vrai dans la magnifique série des Odalisques. Ces femmes à demi nues assises ou allongées, gracieuses et alanguies, qui prennent la pose dans de foisonnant décors orientaux. C’est d’une affolante beauté!

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  • Il me faut aussi dire quelque chose sur les visages de Matisse. C’est troublant comme, dans ses portraits, il ne cherche pas à représenter la réalité, y compris lorsqu’il s’agit d’une commande (au risque d’ailleurs de voir sa toile rejetée par son commanditaire!) Pour lui,
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    Etude pour le portrait d’Yvonne Landsberg

    l’exactitude n’est pas la réalité. Ce qu’il veut, c’est accéder à la vérité spirituelle de son modèle. Ainsi, pour le portrait d’une certaine Yvonne Landsberg dont il est dit qu’elle n’était pas exactement un canon de beauté! Matisse profite des moments de relâchement d’Yvonne pendant la pose pour traquer (et croquer) en elle les détails qui font qu’elle est elle. L’exposition présente une quinzaine d’études qui illustrent le travail de décomyvonne1position de Matisse autour du visage d’Yvonne, puis la toile finale, monumentale, où trône la jeune femme dans une pose hiératique, impressionnante car portant comme un masque africain. On peut comprendre pourquoi les parents d’Yvonne ont refusé ce tableau qui lui ressemble si peu!yvonne2

Dans une autre salle et également sur l’affiche de l’expo, on découvre le portrait des petits-fils de Matisse: des visages simplifiés, essentiels, réalisés au gros pinceau, peinture noire sur fond blanc. Et les mots de Matisse raisonnent: « La face ne ment point, c’est le miroir du cœur ».

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Portrait de Jackie, petit-fils de Matisse
  • Enfin, si Matisse m’a évidemment une fois de plus impressionnée, il en est un autre qui m’a épatée: c’est Romain Perrin!
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Le médiateur culturel du Musée des Beaux arts de Lyon: incollable sur Matisse!

« Qui c’est celui-là? Un contemporain de Matisse qu’on aurait loupé? Un acheteur? Un collectionneur? » Que nenni les amis! C’est le médiateur culturel qui nous a fait visiter l’expo, impressionnant de connaissances, capable de faire des ponts entre les courants artistiques, pouvant citer des phrases entière de Matisse et glissant, par-ci par-là, des anecdotes savoureuses (saviez-vous que Picasso, soit disant copain comme cochon avec Matisse, jouait néanmoins aux fléchettes sur la sculpture que lui avait offert son pote et qui représentait sa fille ?!)… Et Romain, il m’a vachement plu quand il a dit « qu’il n’y avait pas de progrès en peinture, seulement des avancées et des reculs ». Cela rejoint ce que cette expo a opéré en moi: une sorte de démystification du peintre. Certes génial, mais qui bossait, et tous les jours.

Mort à 85 ans, Matisse a connu plusieurs guerres, participé à des courants artistiques pour mieux s’en échapper, précurseur, inventeur, voyageur. Impossible de tout dire sur l’expo du Musée des Beaux arts tant elle dit beaucoup de ce parcours incroyable. Il faut aller la visiter, et même plusieurs fois si possible, puisqu’elle est visible jusqu’au 6 mars 2017!

=> Toutes les infos sur http://www.mba-lyon.fr/mba/sections/fr/expositions-musee/expo-matisse/exposition-matisse