Les histoires dessinées d’Agnès Hostache

Vous ne devinerez jamais! Pour la première fois depuis la naissance du blog, une artiste m’a contactée pour me rencontrer et me dire le bien qu’elle pensait des Créativantes. Quelle joie ressentie à la lecture du mail d’Agnès HOSTACHE! Elle n’aime pas dire qu’elle est artiste, Agnès, (même si moi je prends plaisir à l’écrire ici!)… Non, ce qu’Agnès se sent être au plus profond d’elle-même, depuis qu’elle sait tenir un crayon, c’est ILLUSTRATRICE.

Je dois avouer que je ne connaissais pas son travail, alors je suis allée voir son site. Et là, double ration de surprise, joie, bonheur etc.: j’ai découvert un univers magnifique, riche de mille petites choses qui font une vie, des personnages auxquels on s’attache immédiatement et à propos desquels on a envie d’écrire des histoires, des mises en scène faussement simples, des couleurs et une lumière qui subliment tout, une intimité dévoilée avec élégance et, aussi, une certaine mélancolie qui filtre par-ci par-là…

Nous nous sommes retrouvées, Agnès et moi, devant un café allongé (+ un peu de lait pour elle) puis, la conversation s’étoffant, un Tchaï Latte. Les confessions sont venues vite comme si l’on se connaissait déjà un peu toutes les deux. Un grand merci aux premières Créativantes qui, à travers mes portraits, ont donné envie à Agnès de me rencontrer et de figurer parmi elles sur le blog. Il se crée ici une sorte de communauté (je n’aime pas ce mot, mais comment appeler cela mieux?). Une certaine sororité, peut-être, entre ces femmes qui ont en commun l’envie, le besoin, la soif de créer coûte que coûte. J’en suis très émue.

Le dessin, une évidence

Les petits riens du quotidien © A. Hostache

« Ma mère raconte que lorsque j’étais petite, il suffisait de me donner un crayon de papier pour être sûr d’avoir la paix un bon moment! » me confie Agnès avec amusement. Ainsi dès le plus jeune âge, Agnès dessine tout le temps. C’est un besoin physique, intime, une nécessité absolue. « Le dessin, c’est l’histoire de ma vie » lâche-t-elle. Elle suit donc en toute logique des études d’art avant de devenir directrice artistique en agence de publicité. Les illustrations à l’époque, c’est elle qui les commande. Mais son talent fait mouche et des professionnels autour d’elle lui rappellent sans cesse qu’elle est faite pour dessiner. Alors, toujours elle se balade avec des carnets dans ses poches, dans ses sacs, pour griffonner dès qu’elle le peut.

 

Partir © A. Hostache

Raconter des histoires

Depuis toujours, Agnès dessine des intérieurs de maisons. D’ailleurs, quand elle était petite et qu’elle envisageait le métier qu’elle exercerait plus tard, elle disait « Je ferai du dessin ou alors je visiterai des maisons »! Pas besoin de représenter les habitants de ces maisons, l’ensemble des détails créés par Agnès – un vêtement oublié, une tasse de thé, tous les petits riens d’un home sweet home – leur donnent vie et laissent imaginer au spectateur qu’elle peut être leur histoire.

X. et J. © A. Hostache

Car l’histoire, c’est ce qui compte avant tout le reste pour Agnès: « Moi mon truc, c’est raconter des histoires. Ce qui me plaît c’est l’humain ». C’est pour cette raison que de ses maisons, elle est passée à des personnages. Mais pas n’importe lesquels! Des gens viennent trouver Agnès pour lui demander de réaliser le portrait de leur famille, de leur fille, de leur amoureux… Un cadeau qu’ils se font à eux-mêmes ou qu’ils destinent à celui ou celle ainsi représenté. Pour répondre au mieux à cette demande intime et affective, Agnès recueille un certain nombre de photos, de renseignements et d’anecdotes sur la personne dont elle doit faire le portrait. « Ce que je trouve touchant dans ce cadeau, c’est qu’il témoigne d’un double regard sur un être aimé: celui de la personne qui offre le portrait et puis le mien, à travers ce que l’on m’a révélé de son intimité ». Agnès se souvient de la commande d’un couple d’amoureux: « Ils n’étaient pas particulièrement attachés à leur appartement et m’ont raconté que leur rêve était de partir ensemble un jour en voyage. J’ai eu l’idée de les dessiner à l’endroit où ils s’étaient rencontrés, sur les quais de Saône, comme s’ils étaient en partance. »

Violette © A. Hostache

 

Agnès compare ce travail de portraitiste à celui d’un journaliste, mais du côté de l’image. Il rend bien compte aussi de son envie de parler des gens et de l’air du temps. C’est pour cela qu’elle ne se définit pas comme artiste: « Un artiste c’est quelqu’un en quête de lui-même. Moi, je ne veux pas parler de moi! »

 

Famille S. © A. Hostache

D’ailleurs, Agnès pousse les gens à intervenir dans l’image qu’elle crée pour eux: « Je leur fait évidemment valider mes crayonnés puis je les interroge sur leurs goûts, les couleurs qu’ils apprécient… Un portrait c’est une histoire de sentiments! »

 

 

 

Ces portraits charmants vont droit au cœur de ceux qui les commandent mais aussi au cœur de ceux qui les découvrent. C’est le cas d’Inès de la boutique lyonnaise Dada Shop qui en est fan et les expose ou encore de L’Illustre Boutique et d’Artarzat à Paris. Sur Instagram aussi, des fans inconnus likent à tour de clic les illustrations d’Agnès.

Le Dada Shop © A. Hostache

Agnès est une curieuse, des autres et des univers à explorer. Alors après avoir œuvré dans la publicité, elle a suivi une formation en architecture intérieure. Une nouvelle activité qu’elle va exercer une dizaine d’années et qui lui permet aujourd’hui de savoir aussi bien dessiner des personnages qu’évaluer des perspectives. Mais depuis 2 ans et demi, Agnès a sauté le pas vers son évidence: celle d’être illustratrice à part entière, du matin au soir, dédiée à la nécessité de ce geste qui lui est si indispensable, que dis-je, vital!

Le tabouret de mon grand-père © A. Hostache

Agnès travaille à la gouache, à l’acrylique et au crayon de couleur, sur du papier ou du bois (médium ou bois clair). Elle peut parfois utiliser la palette graphique pour aller plus vite, sur certains projets en édition ou de commandes dans la publicité.

Elle s’inspire de tout ce qui l’entoure. Un article de journal, une exposition, les petites choses banales du quotidien… Ses références en illustration vont de Pierre Le Tan à Jean-Philippe Delhomme, en passant par Kitty Crowther et Jirô Taniguchi . Mais elle aime aussi beaucoup Louise Bourgeois et les dessins d’enfants qui la « font craquer ». Elle anime d’ailleurs un atelier de bande dessinée à l’Institut d’hématologie et d’oncologie pédiatrique de Lyon.

Une relation particulière avec le Japon

Sur un petit nuage © A. Hostache

La grande passion d’Agnès, c’est le Japon! Elle y a séjourné pendant une longue période et a même exposé ses œuvres, le temps d’un festival, sur l’île de Naoshima, une sorte de sanctuaire de l’art contemporain. Surtout, Agnès a rencontré là-bas l’une des auteures japonaises qu’elle vénère: Yoko Ogawa.

Son rêve qui est train de devenir un vrai projet? Réaliser un roman graphique d’après l’un des livres de Yoko, avec l’accord de celle-ci. L’idée de dessiner sur les mots d’un auteur lui tient de plus en plus à cœur, pour raconter toujours des histoires mais en duo cette fois.

Au Japon, Agnès se reconnaît particulièrement dans le mouvement Mingei Undo né dans les années 30. La définition de cette philosophie fait en effet écho à la démarche artisanale –plus qu’artistique finalement- d’Agnès:

« Il doit être modeste mais non de pacotille, bon marché mais non fragile. La malhonnêteté, la perversité, le luxe, voilà ce que les objets Mingei doivent au plus haut point éviter : ce qui est naturel, sincère, sûr, simple, telles sont les caractéristiques du Mingei. »

Alors soit, Agnès n’est pas une artiste! Elle est une portraitiste, une nouvelliste, une chroniqueuse au long cours, qui témoigne précieusement de l’air du temps et de la vie des gens, avec une sincérité et une bienveillance absolues. 

Rosanna © A. Hostache

*** retrouvez l’univers d’Agnès sur son site http://hostache.ultra-book.com/

 

 

 

 

 

 

 

David Hockney, le lumineux

[INTRO] Bon, cet article aurait dû être publié il y a déjà un mois mais avec les vacances, voyez-vous, j’ai pris du retard! Pour vous dire la vérité, je pensais quand même l’écrire dès mon arrivée en Bretagne, genre blogueuse hyper cool et connectée et où qu’elle aille, les pieds dans l’eau et l’écran total sur le nez… L’intention était là. Mais c’était sans compter sur le réseau pourri de mon endroit de villégiature (tenu secret, comme pour Emmanuel et Brigitte!). A moins de me mettre au fond du jardin à droite des hortensias, en équilibre sur un pied, impossible de capter quoi que ce soit! Vous comprendrez, je l’espère, que je n’aie pas lutté.

De retour à la civilisation d’aujourd’hui, loin des mouettes et des crêpes, respirant à nouveau dans la pollution lyonnaise, je vous livre donc sans plus tarder mon article!

Chaque été, début août, je m’offre une escapade à Paris avec mon amoureux. Si le point de départ de ce voyage est évidemment de se retrouver tous les deux, loin du tumulte du quotidien familial, il y a aussi toujours la motivation (que dis-je? L’excitation!) d’aller visiter une exposition en cours dans la capitale. Cette année, c’est celle de DAVID HOCKNEY, au Centre Pompidou, qui a teinté notre week-end love love d’une lumière si particulière.

Entrez dans la lumière…

Car le premier truc qui me vient à l’esprit lorsque je pense à Hockney, c’est la lumière. Toutes les toiles que je connaissais de lui, principalement ses swimming pools, ses scènes de piscines, ont cette luminosité de dingue en commun. Vous savez, cette lumière presque blanche des heures les plus chaudes de l’été qui s’intensifie au contact des parois claires bordant la piscine. Cette lumière qui ralentit le temps et colore l’eau de blanc et d’argent. Cette lumière qui fait cligner des yeux et transpire la sensualité. Des corps d’hommes immergés ou endormis nus à même la pierre en disent long sur les amours du peintre. Dans ma tête, l’imaginaire bat son plein et se fait son cinéma, se projetant de fameuses scènes de films tournés autour ou dans une piscine, avec soleil au zénith, corps (a)dorés et sexualité affirmée: La Piscine avec les sublimes Romy Schneider et Alain Delon ou Swimming Pool avec l’infernal duo Ludivine Sagnier / Charlotte Rampling.

Sunbather (1966). Acrylique sur toile. Museum Ludwig, Cologne, donation Ludwig

Avant l’expo de Pompidou, j’en étais là et c’était déjà beaucoup.

Mais à Paris, j’ai découvert tout le reste. Une vie entière puisqu’il s’agit d’une rétrospective: 60 ans de carrière et autant d’élans vers la nouveauté, la recherche, le jeu… en sachant que ce grand monsieur continue à peindre à 80 ans! Je ne vais pas vous faire un cours sur Hockney: je n’en ai absolument pas les compétences et ce n’est pas l’objet de mon blog. De plus, au vu de la myriade de bouquins et de hors séries en vente à la boutique du musée, vous pourrez lire ça écrit en beaucoup mieux ailleurs. Non, mon idée, c’est comme d’habitude de partager avec vous mon enthousiasme à l’égard de cet immense artiste et l’émotion intense ressentie devant certaines de ses œuvres.

Je vous propose un survol de cette expo chronologique et par là même du coup assez pédagogique.

On commence en toute logique avec les œuvres de jeunesse d’Hockney à travers lesquelles étonne et détonne son humour ou, mieux, son espièglerie. N’oublions pas qu’il est anglais!

Self-Portrait (1954). Coll. Bradford Museums and galleries, Bradford

J’ai notamment adoré son autoportrait réalisé en collage sur papier journal qui démontre, alors qu’il est encore jeune étudiant à l’école d’art de Bradford, son incroyable sens de la couleur et du graphisme.

Les toiles qu’il peint un peu plus tard, au Royal College of Art (Londres), impressionnent par leur maturité et leur audace. Notamment inspiré par Jean Dubuffet pour l’esprit graffiti et par Francis Bacon pour la force du message à transmettre, il glisse des allusions à son homosexualité derrière un trait et une composition parfaitement maîtrisés. C’est osé, malin, drôle donc percutant. Une sorte d’outing pictural, commis dans la fulgurance. Ces Love Paintings témoignent d’une incroyable liberté d’expression dans l’Angleterre des années 50 où les homosexuels sont toujours considérés comme des criminels!

Je suis tombée au fond de la piscine…

Justement, une décennie plus tard, fantasmant sur l’idée d’un paradis des sens made in America, Hockney s’envole pour Los Angeles. Et il n’est pas déçu! A la re(découverte) des toiles qu’il réalise là-bas, moi non plus! Ce sont ses fameuses Pools débordantes de sensualité, illustrant à merveille la philosophie hédoniste de la Cité des Anges et plus particulièrement de Santa Monica où il a posé ses pinceaux.

Parallèlement à la peinture, David Hockney photographie. Beaucoup. Et comme souvent dans l’art, les disciplines se complètent et se nourrissent l’une l’autre. Dans la toile A Bigger Splash, inspirée d’ailleurs d’une publicité pour la construction de piscines, il peint un cadre blanc autour de sa composition, renvoyant à l’esthétique d’un cliché polaroïd.

 

A Bigger Splash, 1967. Acrylique sur toile. Tate, Londres, purchased 1981

Mon coup de cœur: les Joiners

Kasmin, Los Angeles 28th March 1982. Polaroid composite. Collection de l’artiste

Dans les années 80, la photo d’Hockney prend une autre tournure et une autre force avec ses Joiners, des assemblages d’une centaine de tirages polaroïd qui recomposent un personnage ou un paysage.

Il livre ainsi une nouvelle version du cubisme – ce courant artistique du début du XXe siècle qui synthétisait la vision du spectateur tout en lui montrant une multiplicité de points de vue. En juxtaposant les images, il montre les différentes facettes d’un même objet, paysage, personnage.

Une façon de se rapprocher de la vérité de son modèle?

Couverture du livre Cameraworks by David Hockney, 1984

En tout cas, j’ai été bluffée par la précision, la pertinence et la force de ces patchworks photos.

 

4 Pearlblossom Hwy., 11-18th April 1986, #1
Photocollage. The J.Paul Getty Museum, Los Angeles

De la toile à l’Ipad

Je passe sur les portraits et les « perspectives inversées » afin de ne pas vous pondre un article trop longuet et vous perdre en route! Ce que je trouve incroyable chez Hockney c’est cette faculté constante à chercher, expérimenter, inventer. Mais n’est-ce pas la caractéristique d’un véritable artiste? Il est d’ailleurs l’un des premiers à se procurer un Ipad pour, après l’avoir fait sur fax, tablette graphique Wacom et Iphone, dessiner sur ce nouvel outil. C’est comme s’il absorbait toutes les innovations pour les intégrer dans son art et continuer à « faire du Hockney »! Ce qui l’intéresse aussi avec ces médias, c’est la possibilité qu’ils offrent de diffuser largement et immédiatement ses œuvres une fois réalisées.

L’une des pièces les plus marquantes de l’expo, dans la dernière salle, est cette installation en quatre panneaux numériques qui montre en accéléré le processus créatif d’Hockney sur une même œuvre représentant des joueurs de cartes. Des crayonnés qui placent sommairement les éléments de la composition jusqu’au résultat final, en passant par toutes les retouches, les suppressions, les changements de couleurs, de perspectives, d’expressions des visages…, tout est montré! C’est évidemment le travail banal de chaque artiste-peintre sur une toile, sauf que nous sommes ici sur l’Ipad d’Hockney. C’est stupéfiant!

Je ne peux pas tout dire, tout raconter: il faut aller voir absolument cette rétrospective!

Au comble de la joie

Une dernière chose tout de même qui m’a comblée, c’est l’état d’euphorie dans lequel je me trouvais en sortant de Beaubourg! Et vous savez pourquoi? Je crois que c’est grâce à toute cette joie, tout ce bonheur de créer qui irradient au travers des œuvres de David Hockney. La couleur et la lumière, omniprésentes, forcent évidemment le trait de cette impression (certains m’opposeront peut-être un risque d’overdose?). Moi je dis qu’en ces temps de sinistrose généralisée, cette joie met du baume au cœur et vient contredire l’idée selon laquelle il faudrait être malheureux et maudit pour pouvoir créer. Eh bien non, il faut juste bosser en fait, thanks and love David!

Portrait of an Artist, 1972. Acrylique sur toile. Lewis Collection

*** L’exposition « DAVID HOCKNEY, UNE RETROSPECTIVE » court jusqu’au 23 octobre. ALLEZ-Y !!! Toutes les infos sur https://www.centrepompidou.fr/

 

 

 

 

 

 

Agnès Varda, grandmother’s next door

L’autre soir, après une journée de boulot bien remplie, le corps encore endolori d’être resté vissé à ma chaise, concentrée sur l’ordi, je me suis offert une escapade dans l’imaginaire d’Agnès Varda et de son acolyte JR. J’ai vu Visages, Villages… au cinéma… et je ne me suis pas remise de ce film en apparence tout simple et qui dit tellement de choses, avec tellement de beauté et de bonté. D’aucuns diront que c’est un petit bonbon, doux et suave… Soit, mais c’est plus que ça!

Chère petite mamie indigne

Déjà, il y a AGNÈS VARDA. Je ne connais pas tout de cette femme, mais ce que je sais d’elle me plaît, me la rend proche et touchante. Sa vie d’artiste évidemment, si pleine, si riche, si vaste. Une touche-à-tout maline et audacieuse. Photographe, cinéaste (une des rares réalisatrices de La Nouvelle Vague), plasticienne… N’en jetez plus! Sa vie de femme amie, de Jean Vilar, d’Antoine Bourdin, de Jim Morrison… Sa vie de femme amoureuse de Jacques Demy, contre vents et marées, qui adopte sa fille Rosalie et avec lequel elle a un fils, Mathieu.

Elle fait partie des personnalités publiques et artistiques que je suis de loin et d’un peu plus près quand elle sort un film, propose une exposition. J’aime son univers bric à brac, « inclassable » comme disent ceux qui n’aiment pas que les gens ne rentrent pas dans les cases. J’aime sa coupe de cheveux improbable, au bol et bicolore blanc/cuivré. J’aime qu’elle s’en foute et en joue à la fois. Petite mamie indigne, punk et bab en même temps, infiniment digne d’être aimée par nous tous, et sans doute encore un peu plus par nous les femmes. Car c’est à ce genre de (grande) dame que nous devons tant, sur la liberté de faire, de penser, de créer. Vous savez, ce putain de sentiment d’illégitimité! Agnès, elle, elle a donné un grand coup de pied là-dedans et elle s’est lancée. Plus fort qu’elle.

Ce film, elle l’a fait avec JR. La star du street art, coté, médiatique, classe.  Qui côtoie De Niro, Natalie Portman et tous les grands qu’on ne rencontra jamais ailleurs qu’au cinéma. Il photographie en noir et blanc ces portraits d’anonymes ou ce célébrités qu’il imprime en format XXL et colle dans la rue, sur des bâtiments inconnus ou illustres, délabrés ou lisses, aux quatre coins de la planète, pour toujours raconter une histoire. Il a un côté arrogant derrière ses inamovibles lunettes noires, sa dégaine coûteuse jean/pardessus/Stan Smith, ses posts Facebook en compagnie de ses amis célèbres. Dans leur film, Agnès lui fait tomber le masque, le découenne de ses apprêts sophistiqués et l’on trouve un garçon assez touchant, drôle, impertinent, empathique. Il est émouvant devant sa propre grand-mère âgée de 100 ans. On le découvre aussi plus artisan qu’artiste, passant plus de temps sur les échafaudages qui lui permettent de coller ses portraits que derrière l’objectif.

L’œil et le cœur

Ces deux-là se sont bien trouvés. 20 à 30 centimètres les séparent. Elle a 89 ans. Il en a 33. Mais ils partagent le goût d’aller au plus près des gens, l’envie de raconter des histoires et de jouer. Ils ont des idées plein la tête. Ils aiment surprendre et faire plaisir. Ils veulent témoigner du passage sur terre de personnes à nulle autre pareille, raconter avant que tout foute le camp et qu’on ait tout oublié. Agnès et JR ont la malice et l’audace en commun. Ils ont un œil, même si celui d’Agnès voit flou et celui de JR se cache derrière le filtre fumé de ses lunettes noires. Ils ont un cœur. Leurs arts se ressemblent aussi, usant des mêmes média, la caméra, l’appareil photo. Il y a une histoire de transmission qui me touche énormément.

Sur le fil ténu, entre rires et larmes

Des moments d’émotion, il y en a plein. Soit venus des gens rencontrés par Agnès et JR tout au long du film, dans des petits villages et au port du Havre, soit venus directement avec eux. Agnès se livre sans pareil, comme si elle devinait que c’était la dernière fois. Derrière la caméra, elle a l‘innocence d’une enfant, et en même temps cette sagesse, ce savoir, cette sérénité qui n’appartiennent qu’aux anciens.

Tous les personnages de ce film sont magnifiques, nature, entiers. Ils ne jouent pas, ils sont. Fiers et émus de participer au projet artistique d’Agnès et JR, mais aussi parfois déçus ou mal à l’aise de se trouver ainsi « exhibés » alors qu’ils sont timides ou discrets. Partout, il y a rencontres, partages, et on devine que les liens créés ne disparaîtront pas.

On rit aussi beaucoup en regardant ce film: des vraies fausses engueulades des deux protagonistes, des blagues facétieuses de JR, des commentaires des uns et des autres… et ces petits espaces sont comme des respirations, bienvenus.

La musique de M souligne cette alternance avec beaucoup d’élégance. Les parties jouées au piano sont d’une beauté simplement magnifique.

Je veux être Agnès Varda quand je serai vieille

J’ai ri, j’ai pleuré mais sans jamais être triste, juste parce que c’est beau. Je nomme Agnès marraine de ce blog, pour tout ce qu’elle est et représente à mes yeux ! Elle ne le sait évidemment pas, c’est entre vous et moi.

PS: Jean-Luc Godard est une « peau de chien »! Allez voir le film, vous comprendrez…

La montagne obsessionnelle de Séverine Dietrich

Il est des rencontres comme des coups de cœur. Un truc qui fait se dire « c’est fou comme on est raccord avec cette fille! ». Une histoire de connivence, d’avis partagé sur un tas de choses. La même envie de comprendre pourquoi le monde et l’humain marchent comme ça. Breeeeef, je ne vous fais pas plus languir: j’ai rencontré SÉVERINE DIETRICH, designer graphique et PEINTRE! Je l’écris en grosses lettres pour lui montrer que c’est du sérieux et pas du hasard ou juste de la chance. Ah ça non!

Faussement simple, diablement efficace

J’ai découvert les peintures de Séverine dans un café à côté de chez moi, Le Tasse-Livre. Je dois avouer qu’au début, j’ai pensé (pas longtemps): « Hum, c’est simple ». Des paysages de montagnes stylisés, comme résumés, avec des grands aplats de couleur. Et puis, un peu comme un titre musical qu’on écoute une première fois en se disant « bof » mais qui fait son petit chemin en vous jusqu’à se laisser fredonner à longueur de journées puis ne plus vous lâcher, les toiles de Séverine sont entrées en moi. Et plus je les regardais, plus je les aimais. Plus elles me parlaient, me calmaient, me faisaient du bien. Hum, pas si simple simple donc, et diablement efficace.

Je dois dire ici que la montagne et moi, ça fait deux. On n’est pas vraiment copines parce qu’on ne se connaît pas bien. Moi, je suis née au bord de l’Océan, ma montagne s’appelait les Pyrénées, deux fois en 20 ans, avant d’accepter d’y passer une semaine avec un amoureux qui voulait m’apprendre à skier. Marasme. De moi sur les skis. Et de ma love story. Mais il faut croire que la montagne voulait me gagner, puisque j’ai fini par épouser un Grenoblois (de confession montagnarde, évidemment). Je circonvolutionne mais tout ça pour dire que je ne me sens pas à l’aise à la montagne. Je n’ai pas les codes. Je ne sais pas faire. Et que face à tout ça, les toiles de Séverine font office de réconciliation.

Géographie ou géométrie?

En même temps, à bien les regarder, ces montagnes n’en sont peut-être pas. Des pentes, des dénivelés, des sentiers, des sommets, des pics et des contreforts, il y a oui. Mais n’est-ce pas plutôt une succession de lignes, de droites, d’obliques, d’angles droits, cassés, saillants, obtus? Est-ce une géographie ou une géométrie?

En tout cas, c’est une obsession! Et l’histoire de ces montagnes est cocasse comme tout ce que me raconte Séverine, entre une gorgée de Coca 0 et une bouffée de cigarette électronique, en terrasse de l’Antirouille, café des Pentes. Le thermomètre affiche 30 degrés, je suis moite et Séverine a peur. Pas de moi, parce qu’elle a bien aimé mon portrait de sa copine Amélie Cordier (http://lescreativantes.fr/la-poesie-dada-damelie-cordier/) Non, elle a peur de parler d’elle. « C’est ma première fois, comme ça, en face à face ». Alors par quoi commencer pour la rassurer? Son parcours, par définition jalonné de moments clés à partir desquels on divaguera, on creusera, on titillera! La jolie brunette a commencé par une formation de peintre en décoration, naviguant entre recherches de couleurs/matières et réelle frustration. Elle enchaîne vite avec un BTS de Communication visuelle puis obtient une équivalence aux Beaux Arts de Lyon, option design graphique. Elle adore ces années de créativité absolue, à pouvoir « disposer de moyens énormes pour tout essayer. » Pour son diplôme de fin d’études, elle choisit de travailler sur la problématique de l’administration et autres difficultés à rentrer dans les cases! Elle détourne des grilles et des formulaires, admettant soigner peut-être un peu par là sa phobie administrative…

Un diplôme et un bébé plus tard, Séverine a 33 ans et l’impression de débuter. Une expérience en agence où elle pond du logo au kilomètre la laisse sur le flanc et terrifiée par l’idée même d’un CDI. Une seule solution: être free, à tous les sens du terme. Elle a quelques clients, enseigne le design graphique avec le goût du partage et de la transmission. Mais le sentiment d’illégitimité la malmène, entourée qu’elle est de designers graphiques « tous très talentueux et installés. » Elle affirme: « J’ai passé ma vie à admirer le langage des autres, je devais trouver ma place, mon medium. »

Il y aura-t-il de la neige à Noël?

En septembre 2016, la mère de Séverine qui tient un hôtel dans les Hautes-Alpes lui commande « quelque chose sur la montagne ». Ce n’est pas la première fois qu’elle la fait travailler sur la communication de son établissement. Séverine en a d’ailleurs un peu marre, mais elle a aussi besoin de bosser. Et puis, pas facile de dire non à sa mère. Seulement cette fois-ci, il se passe autre chose. « J’entretiens un rapport ambigu avec la montagne depuis que je suis petite, confie Séverine. Un truc ambivalent entre l’amour et la haine. Cette obligation d’aller aux cours de ski trois fois par semaine, cette angoisse récurrente de mes parents hôteliers de ne pas avoir de neige en saison… » Sa mère lui demande de vendre sa montagne, mais Séverine, c’est plus fort qu’elle, veut révéler une autre réalité. Ces paysages qui ont changé au fil des ans avec, c’est vrai, de moins en moins de neige. Cet univers en mutation. « Et j’ai bien le sens du drame ! » admet-elle en souriant.

Elle peint ses premières montagnes intranquilles à l’acrylique sur une toile de 50 x 60 cm. Sa mère n’est pas fan. Qu’importe, Séverine continue avec des tableaux de plus en plus grands, sur des châssis ou des morceaux de medium plus économiques et plus solides. Instagram s’emballe. A Noël, elle comptabilise 30 tableaux. « C’est complètement compulsif, admet-elle. J’en fais un et puis je ne l’aime plus. J’en commence alors un autre pour faire mieux! »

La peinture lui fait quitter l’univers sclérosant de l’ordinateur. C’est une respiration, malgré l’obsession qui la mobilise quatre mois chez elle à ne faire pratiquement que cela. Séverine s’imagine d’ailleurs mourir là, étouffée par toute son œuvre et son égo! Dramaqueen, elle nous avait prévenus!

Construire et combattre

Elle a conscience de l’aspect architectural de ses paysages. C’est une construction, paradoxalement instinctive. Il n’y a pas de croquis préparatoire, pas de recherche de couleurs sur la palette. « J’aurais tellement adoré être la fille qui se balade tout le temps avec son carnet de croquis! «  s’exclame-t-elle. Non, une chose en amène une autre sur la toile, simplement. Ces tableaux témoignent d’une « sorte de combat, d’un rapport de force, d’une mise en tension » qui existent entre elle et la montagne. Et en même temps, pour moi, elles sont si calmes ces montagnes. « Je suis ravie si je parviens à apaiser les gens avec mes toiles, je suis tellement quelqu’un de naturellement intranquille! » glisse Séverine. Moi, je me dis que la sérénité de ces toiles vient peut-être de la lumière que Séverine y diffuse et aussi de sa maîtrise des couleurs pour lesquelles elle souffle vraiment le chaud et le froid!

 

Avant cela, Séverine a toujours peint mais jamais rien montré. Elle a réalisé beaucoup de collages, de manière toujours très intuitive« Je ne sais pas imaginer le réel et je ne sais pas dessiner » dit-elle sans aucune fausse modestie.

Son inspiration va de la musicalité de Kandinsky aux couleurs qui bougent de David Hockney, en passant par les lumières d’Hopper et les constructions géométriques et ludiques du graphiste Karel Martens. Séverine aime écrire aussi, mais en secret, toujours à propos du temps qui passe, qui reste, de celui de l’instant même aussi.

Elle cogite beaucoup Séverine, passe sa vie à se poser des questions et à remettre en cause les réponses. Elle se passionne pour la dimension intellectuelle de la psychanalyse, fascinée par l’idée d’aller au plus profond de soi. « J’aimerais trouver un lien entre la peinture et la psychanalyse, travailler pour ou avec des personnes malades » dévoile-t-elle. Dans tous les hôpitaux psychiatriques, il y a des parcs avec des gens dedans qui tournent en rond. J’aimerais venir changer le décor pendant la nuit pour que ces gens, au réveil, prennent conscience que les choses peuvent évoluer! Attaquer le cadre en quelque sorte! »

 

Pour Séverine en tout cas, les choses changent drôlement depuis six mois. Elle qui se sentait jusqu’alors « insignifiante, invisible », se retrouve avec une pelletée de followers sur Instagram, ce qui la fait rire, flipper, la dépasse un peu et lui fait plaisir aussi bien sûr. Justement, un type de Londres a  repéré ses toiles et lui en a acheté trois grandes pour son appart! Oui, quelque chose est en train de se passer…

Même si elle admet que « le regard des autres sur son travail est encore difficile », Séverine accepte de s’y confronter pour de vrai en exposant ses toiles et quelques impressions tout le mois de juillet à la merveilleuse boutique Blitz, à côté de la place Sathonay, dans le 1er arrondissement. Ça commence dès ce soir et ça va être grandiose, à l’image de ces montagnes qui n’en sont pas vraiment, intranquilles mais apaisantes, répétitives mais jamais les mêmes… juste paradoxales, en fait!

 

Photos © Séverine Dietrich

*** Exposition Felt Mountain de Séverine Dietrich chez Blitz, 4 rue Louis Vitet, Lyon 1er, à partir du 6 juillet (vernissage à 19h)

*** Retrouvez l’univers de Séverine sur son site http://www.severinedietrich.com

 

 

Le talent brut de Blandine Manhes

J’aime traîner dans les cafés. Regarder (et écouter!) les gens parler, se disputer, s’aimer…et moi-même travailler, discuter avec mes amis ou faire la connaissance de nouvelles personnes. C’est donc souvent dans les cafés que je donne rendez-vous aux artistes de ce blog pour les interviewer.

Ma rencontre avec BLANDINE MANHES ne déroge pas à cette tendance!

Pioupious (encre de Chine, crayons de couleur) 2014

A dire vrai, c’est sur Facebook que Blandine est venue à moi pour la première fois, via la magie parfois inquiétante des algorithmes (autrement dit, je ne sais pas trop comment!). J’ai d’abord découvert ses animaux imaginaires, colorés et faussement enfantins, le pelage et le plumage foisonnant de motifs. Ce bestiaire m’intriguait et me suggérait d’aller voir plus loin, en allant interroger Blandine sur ses créations et son monde intérieur qui ne font qu’un.

Le Chuchoteur (stylo, encre, crayon de couleur) 2016

Nous nous sommes retrouvées en terrasse du Café de la Soie, à la Croix-Rousse. Noisette pour elle, café allongé pour moi. Ultra court vs méga long: les contraires qui s’attirent pour le meilleur! Cigarette roulée aux lèvres, carré blond flouté, la jeune femme se dit timide et réservée, peu encline à parler d’elle et de son travail. Mais notre rencontre lui plaît et, en quête d’authenticité, elle a le souci de trouver le mot ou l’expression juste pour me retracer son parcours et décrire son œuvre.

Composition (encre de Chine) 2016

Enfant, Blandine observait beaucoup. Peu bavarde mais à l’aise à l’écrit, elle remplissait d’histoires ses nombreux carnets avant de s’adonner, plus âgée, aux cadavres exquis. La créativité de Blandine s’exprimait donc à travers les mots, mais pas seulement: « J’ai toujours créé mais peut-être pas plus qu’un autre enfant. Ce que j’aimais surtout, moi, c’était jouer! raconte-t-elle. Je me souviens m’être demandé « Mais qu’est-ce que tu fais quand tu deviens adulte, si tu ne peux plus jouer? »

Le dessin s’impose aussi très vite si bien qu’à l’heure des choix d’orientation, Blandine opte pour une mise à niveau en arts appliqués à l’école de Condé, à Lyon. L’apprentissage ne lui convient pas, mais elle en sort avec l’envie confirmée de continuer à dessiner surtout à l’aide du rotring, ce stylo tout fin découvert là-bas et qui ne la quittera plus.

Dans la foulée, les Beaux arts de St Étienne ne lui laissent pas un souvenir impérissable, si ce n’est qu’elle y touche un peu à tout, dans une totale liberté. Sans télévision ni Internet, elle profite de cette année-là pour dessiner et peindre beaucoup chez elle. Elle enchaîne avec les « très conceptuels » Beaux arts de Cergy, à 40 minutes de Paris.

La frise, outil de performance

C’est à cette période que Blandine se lance dans ce qui va devenir son mode d’expression de prédilection : la frise. Sur un rouleau de papier de 50 cm de large sur 2 à 3 mètres de long, elle vient dessiner tous les jours, au gré de ses humeurs, du contenu de sa journée, des conversations qu’elle a eues ou entendues, des rêves faits pendant la nuit aussi. Elle s’impose de ne jamais regarder ce qu’elle a fait la veille pour dessiner chaque jour une nouvelle histoire, un peu comme avec les cadavres exquis de son adolescence. Elle œuvre toujours de gauche à droite et en noir et blanc, mettant en scène des éléments très figuratifs qu’elle vient parfois noyer à force de les surcharger: « Moi-même parfois, j’oublie que j’ai pu dessiner tel élément car je ne le vois plus! »

Frise en cours d’activité, 2015

Blandine ne rentre pas dans le moule. Jamais. Lorsque l’école lui impose de conceptualiser son travail, elle s’y refuse et résiste tant qu’on finit par lui dire: « On ne sait pas trop à quoi on te sert ici! » La jeune femme a déjà un univers très fort. Avec le recul, Blandine se dit que l’idée de la frise lui est sans doute venue en réponse à cette phrase lancée par une prof des Beaux arts, un peu démunie face à sa résistance: « Ben vas-y, dessine! »  Une injonction que Blandine a pris au pied de la lettre, version XXL! « Ces frises, c’est un peu ma thérapie sur papier! » s’amuse-t-elle.

Frise, 2013 (extrait)

La passion de l’Art Brut

Dans ses frises, la jeune femme exprime sa passion pour l’Art Brut.

« L’art ne vient pas coucher dans les lits qu’on a faits pour lui, il se sauve aussitôt qu’on prononce son nom: ce qu’il aime c’est l’incognito. Ses meilleurs moments sont quand il oublie comment il s’appelle. » Jean Dubuffet

Et c’est vrai qu’à lire les mots du peintre Jean Dubuffet (inventeur de l’expression « Art brut »), on perçoit comme ils font écho au processus de création de Blandine.

Frise, 2013

« Lorsque je me lance dans une frise, je suis en mode éponge, raconte-t-elle. Je jette tout ce qui me passe par la tête… «  Il s’agit donc de quelque chose d’extrêmement personnel, intime, loin de toute conceptualisation. Si les motifs ne sont jamais les mêmes, ils observent une certaine récurrence: les maisons hautes et étroites, comme des refuges, inspirées de la ville de Lille où Blandine a passé une enfance douce et joyeuse, des yeux pour observer, des masques pour se cacher et tout se permettre, des clefs et des serrures, des batailles

Frise, 2015

Blandine fait presque corps avec son œuvre, dessinant au plus près d’elle, debout ou accroupie sur sa chaise, dans un inconfort physique qu’elle recherche presque, tant il participe à la performance. Elle travaille exclusivement à la main, à la plume ou au rotring. En beaucoup de noir et peu de blanc. « J’essaie d’accepter le blanc petit à petit car je réalise que sa présence valorise les motifs. Mais je n’utilise pas la couleur car je sais qu’elle ne fonctionnerait pas », précise-t-elle.

La couleur apprivoisée

Bestiaire – série de 4 dessins à l’encre de couleur

La couleur, Blandine la réserve à ses illustrations réalisées à côté, dans un format plus conventionnel. A l’aquarelle, l’encre de couleur (plus dense) ou au crayon de couleur, elle dessine des personnages et des animaux plus ou moins imaginaires, ou carrément des chimères, sur fond blanc ou au cœur d’une végétation luxuriante, et toujours envahis de motifs, précis, répétitifs, foisonnants. Blandine confie s’être longtemps sentie maladroite avec la couleur: « Je suis moins instinctive qu’avec le noir et blanc, je dois réfléchir ». Il y a 3 ans, à Marseille, une exposition la libère de ses réticences: celle de l’art hallucinatoire du peuple amérindien Huichol. Les figures naïves ou énigmatiques et les animaux représentés dans ces œuvres étonnantes interpellent Blandine qui dit avoir ressenti « un choc esthétique » à leur découverte. Surtout, ces œuvres lui prouvent la possibilité de la couleur, plein feu, sans dénaturer ou masquer le motif.

Méli Mélo (crayons de couleur) (extrait) 2014
Canards sauvages 1 (encre de couleur) 2017
Canards sauvages 2 (encre de couleur) 2017

 

Dernièrement, ce sont les oiseaux qui ont monopolisé l’attention de Blandine: « J’ai été invitée dans le chalet d’une amie, à la montagne. Il y avait des petites mangeoires à oiseaux sur les rebords de fenêtre: j’ai pu les observer à loisir, dans une ambiance complètement féerique ». L’exposition du Douanier Rousseau au Musée d’Orsay l’an dernier, qui l’a subjuguée, a fini de l’inspirer.

Dans la basse-cour de Blandine, les palmipèdes ne manquent pas de panache, tout imprimés qu’ils sont et chaussés de babouches, de santiags ou de Converse!

Un monde intérieur, grand ouvert

El Tigrou (crayon de couleur) 2016

Chez Blandine, l’expression « monde intérieur » prend toute sa dimension! Est-ce parce qu’elle a tant observé quand elle était enfant? Ce qu’elle restitue dans ses frises ou ses dessins est d’une densité réellement impressionnante. A-t-elle vécu plusieurs vies? A-t-elle été vaudouisée, comme lui avait demandé l’un de ses profs aux Beaux-arts? Il y a toujours, dans les frises de Blandine, une entrée possible pour le spectateur qui peut alors se raconter sa propre histoire, selon ses codes et ses repères. Les saynètes se succèdent, se confrontent, se répondent peut-être. Elles fonctionnent aussi isolément. Tout cela est d’une richesse incroyable.

Frise, 2013 (extrait)

Côté inspiration, Blandine évoque l’œuvre de Jérôme Bosch ou de Pieter Brueghel pour les saynètes un peu macabres, d’Odilon Redon pour l’univers onirique, de l’artiste américaine féministe Nancy Spero pour l’usage de techniques et de matériaux modestes qui soutiennent un engagement fort… Moi je pense aussi à Basquiat notamment pour le sentiment d’urgence que je ressens en regardant le travail de Blandine.

Dans l’atelier de Blandine

Hormis la peinture, Blandine adore l’univers de Jacques Tati, de Charlie Chaplin, de Wes Anderson. Roland Topor, Marguerite Duras, Paul Auster et Jim Harrisson habitent aussi son panthéon personnel.

Maux d’octobre (stylo encre) 2016

S’il est riche et par définition personnel, le monde intérieur de Blandine est résolument ouvert à l’autre. Elle déteste ainsi expliquer ce qu’elle a pu mettre ou dire dans telle ou telle œuvre. Du coup, le plus souvent, elle ne les nomme pas car donner un titre, c’est déjà donner un sens, une explication, et ça bloque la réflexion chez l’autre: « Chacun doit pouvoir voir ce qu’il veut et faire son propre cheminement dans l’œuvre. Je n’impose rien ».

Maux d’octobre (stylo encre) 2016

Vers d’autres terrains d’aventures

Actuellement, Blandine a envie d’expérimenter davantage. « J’ai un peu tendance à m’enfermer dans la technique que j’ai trouvée, confie-t-elle, j’aimerais aller vers d’autres choses comme la gravure ou la sérigraphie ». Lorsqu’elle était petite, Blandine rêvait de devenir styliste de mode. Aujourd’hui, elle envisage de créer des tissus qui reprennent ses motifs!

Illustration pour le magazine Caoutchouc

Elle souhaite aussi développer son travail d’illustration, notamment jeunesse, pourquoi pas en écrivant aussi (elle a déjà collaboré avec le magazine Caoutchouc et elle a adoré ça).

 

Elle sait aussi que, quoi qu’elle fasse, elle reviendra à la frise, son journal intime à ciel ouvert, sa nécessité. A coup sûr, on l’y rejoindra.

 

*** Photos © Blandine Manhes

*** Retrouvez l’univers de Blandine Manhes sur son site www.blandinemanhes.com

 

Ce je ne sais quoi qui déconne #3

Vous en rêviez, vous la vouliez, la suite de cette série où je malmène mon image sociale et pas que (je déteste cette expression « et pas que » mais depuis qu’elle est reprise par les journalistes de France Inter, je l’utilise avec parcimonie et quand même un peu les poils qui se hérissent sur les bras). Je ne dis pas qu’il m’arrive chaque semaine un truc méritant d’être relaté ici. Néanmoins, je n’ai pas à attendre très longtemps avant que mon naturel ne revienne au galop et nourrisse cette rubrique! Sans doute parce que j’y joue le rôle principal! Dans ce troisième opus justement, c’est dingue: il est question de rôle, de cinéma tchi tchaaaa, d’ego et aussi de maillot de bain

Coupée au montage

Il y a un an, ma pétillante copine IsaBelle m’a proposé de jouer dans le court-métrage qu’elle allait tourner au début de l’été. Évidemment, compte tenu qu’elle avait déjà de beaux films à son actif, que c’est mon amie et qu’on se retrouve autour du même besoin de créativité dans nos vies de working mums, je reconnais avoir été charmée et même flattée. Deux minutes. Car ensuite, elle m’a dit: « En fait, on va tourner à la piscine, vous serez tous en maillot de bain. » « Ah ah ah », j’ai fait. « Si, si », m’a-t-elle répondu. Quand on dit que le cinéma relève de la mise à nu, ben là personnellement, je me sentais bien à poil!

Grâce vs graisse

IsaBelle a su me rassurer: « Tu sais, c’est quand je t’ai vue dans ce maillot bleu à la piscine du Rhône que j’ai eu l’idée de te proposer de participer au projet ». Je vous le confesse: on m’aurait invitée à jouer un rôle de funambule parce qu’on m’avait trouvée pleine de grâce sur la piste de danse de mes 40 ans, ça m’aurait fait le même effet! Parce que moi, depuis à peu près l’âge de 10 ans, je me sens plutôt pleine de graisse. On ne va pas se mentir: je me sens mieux depuis la naissance de ma dernière fille et mes 40 ans. S’il y a bien un avantage à vieillir, c’est celui de commencer à s’accepter, à savoir valoriser ses qualités (si, on en a tous!) pour mettre ses failles en sourdine. J’ai admis que je ne rentrerai jamais dans la moindre fringue 38, que les shorts et les mini jupes n’étaient pas mes amis, que le double menton avait ceci de pratique qu’il tenait chaud en hiver. J’ai mis les régimes au rebut, préférant courir 8 km les lendemains de soirées Tuc/fromage/vin blanc/M&Ms.

Mais même en m’acceptant davantage, évoluer en maillot de bain ne relevait pas de l’évidence. Encore moins devant les autres. Vous savez, à côté de ces filles à ventre plat et bikini Liberty qui courent derrière leurs adorables enfants sur la plage, quand vous allez jusqu’à la mer (putain de marée basse!) en rentrant le ventre et en contractant les fesses. Alors devant une caméra, vous pensez! Mais j’ai décidé de prendre l’exercice comme une thérapie. Et puis, pourquoi me priver d’un super week-end à la piscine entre potes, qui plus est dans le cadre d’un projet artistique orchestré par mon amie?

Je suis passée par l’épreuve de l’essayage de maillots de bain au cours duquel je me suis sentie un peu plus Christine Boutin que Grace Kelly, mais j’ai fini par trouver mon costume pour le jour J. Maillot 1 pièce noir Princesse Tam Tam taille 42, simplement structuré mais bien balancé. C’était parti!

Je vous la fais courte, mais le tournage fut une régalade. Il faisait beau, on riait comme des gamins en colo, c’était fluide comme l’eau de la piscine, joyeux et chaleureux.

IsaBelle m’a réservé la primeur du visionnage! Quelle émotion de se découvrir à l’écran! Certes mon corps n’était pas devenu sylphide par la magie de la caméra. Mais le talent stylé de la réalisatrice, nimbé de bienveillance, avait comme enveloppé d’un voile esthétique mes courbes. Je le regardais avec ses imperfections, évoluant à côté d’autres silhouettes plus menues. Et j’étais fière non pas de ce corps, mais de moi tout entière, d’être passée outre mon auto-censure, d’avoir su privilégier le plaisir que j’avais à participer à ce film et minimiser le reste.

Perfectionniste, IsaBelle n’était pas pleinement satisfaite de son montage. Il manquait de rythme, ce qui compliquait sa trame narrative. « Pas grave » clamaient certains. « Dommage » opposaient les autres, conscients du talent de notre amie et de sa probable capacité à faire mieux.

Une balle de ping-pong dans le maillot…

Du coup, du temps a passé et IsaBelle a monté une nouvelle version, la toute dernière. La bonne. Et c’est vrai qu’elle est bien mieux, conforme à ce qu’on sait de son talent. Rythmée, concise (7 min, pas plus, pas moins, comme ses autres films), efficace. Elle nous a fait la surprise de nous la montrer sans rien nous dire. Ce fut une expérience étrange pour moi. Au-delà des scènes de groupes, nous avions chacun de nous une scène à jouer. Pour ma part, je devais tomber dans la piscine en roulant, comme si quelqu’un m’avait attrapé pour me faire glisser dans l’eau. Lors de la première version du film visionnée, on avait rit de découvrir que la pression de l’eau avait fait naître une petite boule au-dessus de mes fesses, comme si j’avais coincé une balle de ping-pong dans mon maillot de bain! Pourquoi ça faisait ça avec moi et pas les autres? Mystère? Un amas de graisse résistant à la pression de l’eau?!

Quoiqu’il en soit, cette scène n’est plus. IsaBelle l’a coupée. Je vais être honnête, ça m’a fait quelque chose. Et ce quelque chose m’énerve! Parce que:

  1. Le film est bien mieux sans cette scène qui le ralentissait (l’alourdissait? Bon d’accord, j’arrête!)
  2. Je suis toujours dans le film, dans les scènes de groupes.
  3. J’ai passé un super moment à « faire » ce film avec mon amie et tous ces potes réunis dans la même énergie.
  4. Si IsaBelle me redemandait de tourner en maillot avec une balle de ping-pong coincée dans la culotte, je le referais sans hésiter!

Alors quoi, bordel ???

Alors quoi? Je suis si narcissique que ça? Bon ok, je me raconte sur un blog… Je suis jalouse (de ceux qui ont eu « leur scène » gardée)? Je rêvais secrètement d’être repérée par Sofia Coppala qui serait passée par là, en plein milieu de la Haute Loire, par hasard début juillet 2016? Je m’interroge sur ce que ces émotions disent de moi. Je me dis que c’est peut-être tout simplement l’effet de surprise. Découvrir la scène coupée, avec tous les autres autour de moi qui venaient me dire après coup: « Ben alors, elle n’y est plus ta scène? » ou « C’est marrant, je t’ai vu dans le générique mais pas dans le film ». Pourquoi j’ai eu de la peine à ce moment-là? Bon mais c’est vrai aussi que c’était en plein milieu d’une fête et j’étais clairement pompette! J’ai peut-être juste l’alcool égocentrique, au fond.

 

 

 

La poésie dada d’Amélie Cordier

C’est un matin qui ressemble à l’été. Étourdis par l’audace de cette météo, les passants hésitent entre tomber la veste et garder leurs Ugg. Quel temps idéal pour aller boire un café en terrasse avec AMÉLIE CORDIER, place Sathonay (pour les non Lyonnais, c’est quelque part entre les Terreaux et les quais de Saône)!

Le guitariste

Amélie est graphiste et pas seulement. Elle a des idées plein la tête, avec de la musique et de l’humour aussi dedans pour faire bouger tout ça. Avouons le tout de suite: je connais Amélie. Pas super bien, mais suffisamment pour déceler chez elle ce qui me plaît de façon générale chez une femme, le talent en plus. Parce que la meuf a un univers, et ça c’est précisément ce qui, pour moi, distingue une fille cool d’une fille artiste. Bon et puis ça n’a rien à voir mais quand même un peu (j’écris ce que je veux, c’est mon blog!): Amélie et moi, on a tourné en maillot de bain dans le court-métrage de mon amie IsaBelle l’été dernier et ça, c’est quelque chose qui scelle un truc entre deux êtres humains, j’ai envie de vous dire.

Une poésie farfelue

Fauve

Cela étant dit, notre connexion n’a pas joué sur l’intérêt que je porte à ses créations car je les ai découvertes avant elle! J’ai tout suite accroché à son style un peu suranné, charmant, à la fois poétique et drôle, parfois farfelu, proche du surréalisme. Des animaux vivant aux antipodes réunis façon carte à jouer, une baigneuse plongeant d’une feuille, un guitariste à tête d’oiseau… Quand je parlais d’univers!

 

Le Bilbocoeur

Parfois, une légende apporte un peu de sens (ou pas), à la manière des dadaïstes et autres surréalistes dont Amélie aime à s’inspirer. Élevée au royaume des contes par ses parents, elle adore les jeux de mots, les double-sens, les détournements d’expressions courantes, qui la guident dans ses créations : Le Bilbocoeur, L’Effet de cerf

 

 

L’Effet de cerf © A. Cordier

Elle se régale aussi de la beauté des associations incongrues, en se nourrissant de la fameuse citation du comte de Lautréamont « Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie ».

Lorsqu’elle a pu exposer ses œuvres dans des bars ou des restaurants qui lui ressemblent à Lyon et à Paris, Amélie s’est réjouit des remarques des visiteurs: « La force de l’imaginaire me surprend toujours! Les gens arrivent à projeter des sentiments très personnels sur mes créations. » A l’instar de ce paquebot posé sur trois malles qui, pour telle personne, évoque un prochain départ aux États-Unis et, pour telle autre, fait écho au sort des migrants.

Bateau

Décomposer, assembler, créer

Peut-on parler d’illustrations? Amélie lève rapidement une ambiguïté: « Je ne dessine pas! Souvent les gens qui aiment mon travail sont déçus de l’apprendre! » D’où un sentiment d’illégitimité qui colle un peu aux basques de la jeune femme. A tort selon moi, car le plus important est ce à quoi elle aboutit, toujours parfaitement réussi.

Mais comment procède-t-elle, justement? « Je chine de vieilles gravures, tombées dans le domaine public (70 ans après la mort du créateur), dans des Larousse ou des catalogues Manufrance par exemple. Je pioche un élément par-ci, un autre par là, et dès que j’en ai réuni quatre ou cinq, je compose, décompose, assemble pour créer une nouvelle image et raconter ma propre histoire » explique-t-elle. L’inspiration naît de la gravure chinée et déclenche le processus créatif.

Comment lui est venue l’idée de cette technique qu’elle n’a certes pas inventée, mais qu’elle manie à merveille, parvenant à en faire sa signature? « Lors d’un stage au Québec, entre mes deux années de DSAA au lycée de la Martinière (Lyon), j’ai eu à m’occuper d’un livre sur les produits du marché pour lesquels je devais réaliser 95 fausses étiquettes! raconte Amélie. Comme il n’y avait évidemment pas de budget pour acheter quoique ce soit, je suis allée fouiner dans les banques de gravures ».

Nombril du monde 2013

En plus d’être ludique, ce procédé offre à Amélie des possibilités créatives infinies qu’elle met à exécution également dans son métier de graphiste. Séduits par cet univers iconoclaste, des clients aussi variés que des associations culturelles (Le Nombril du Monde…), des architectes (In Situ), des restaurateurs (Bistrot Des Fauves à Lyon, Hôtel Restaurant du Commerce à Autun), des musiciens etc. la sollicitent régulièrement pour créer ou repenser leur logo, leur programme, leur identité visuelle et autre charte graphique.

Le Nombril du Monde 2013

Freelance depuis 2009, Amélie aime travailler en lien direct avec son client, « notre rencontre permettant de capter déjà beaucoup de choses! ». Elle œuvre dans les Pentes de la Croix Rousse, au Palace Rouville, un atelier partagé avec une douzaine de professionnels exerçant majoritairement dans le secteur des arts appliqués (illustrateurs, peintres, designers textiles, web designers…). « Cela n’a rien à voir avec du coworking! Ce sont des collègues-amis avec lesquels je ne bosse pas mais avec lesquels je peux échanger et partager des expériences. Les fondamentaux des uns viennent enrichir ceux des autres. Personnellement, ça a libéré ma créativité! » s’enthousiasme Amélie. Au rez-de-chaussée de ce palace créatif, il y a même l’atelier de sérigraphie d’Olivier Bral http://olivierbral.fr/ auprès duquel elle imprime certaines de ses affiches, comme celle des Contes à la Chaîne de La Rochelle.

Les Contes à la Chaîne

Perfectionniste, Amélie aime l’idée d’une cohérence entre ce qui émane de ses créations et les techniques utilisées pour y parvenir. Quelque chose qui relève de l’artisanat et des savoir-faire d’antan.

Presse typo de l’atelier Chambre Noire

Elle est ainsi ravie d’imprimer ses calendriers perpétuels sur presse typo avec l’atelier Chambre Noire.

Calendriers perpétuels

Le rêve d’Amélie aujourd’hui? Continuer à élargir son réseau à d’autres domaines professionnels, collaborer avec la presse, faire évoluer son travail aussi en intégrant des fonds noirs ou de couleur… Petit soldat empli d’humilité, plus enclin aux relations nées du bouche à oreille qu’au démarchage à tout va, Amélie, je le devine, saura faire tout cela. Elle a la vie devant elle et le talent vissé au corps.

Plonge

** Photos © Amélie Cordier

*** Retrouvez tout l’univers d’Amélie Cordier sur son site (elle y a même un shop!!!) http://www.ameliecordier.com/

L’effrayante beauté des œuvres de Delphine Vaute

© Delphine Vaute

Je le subodorais, mais c’est confirmé: ce blog me donne des pouvoirs magiques! Moi qui n’aie rien d’une fée, je vis l’enchantement de rencontrer les artistes dont j’admire les œuvres: « Abracadabra Bonjour, je suis complétement fan de votre travail, pourrions-nous nous voir pour en parler? J’aimerais écrire à votre sujet sur mon blog? »

 

C’est exactement comme cela que j’ai contacté l’artiste plasticienne DELPHINE VAUTE, installée à Nantes.

Une Créativante +++

Je dois avouer que Delphine fait partie des deux ou trois toutes premières femmes artistes qui m’ont donné envie de créer Les Créativantes. Son œuvre est de celle qui submerge d’émotion, qui interroge, perturbe voire dérange, donne les larmes aux yeux (enfin, chez moi en tout cas!) En découvrant ses dessins, je me suis dit: « C’est trop beau, il faut que tout le monde voit ça,  partage cette émotion avec moi! » Cette nécessité absolue m’a donné des ailes.

Orphé (dessin) © Delphine Vaute

Cap sur Nantes!

J’ai profité d’une escapade à Nantes pour rencontrer Delphine dans un café, à deux pas de chez elle. C’était un jour de tempête, du gris partout et du vent qui fait swinguer les brushings. Comme je n’avais jamais vu Delphine en photo, je me suis demandée si j’allais la deviner quand elle entrerait dans le café. En fait, on s’est deviné mutuellement: « Clarisse?« , « Delphine? » On s’est fait la bise, tutoyé d’emblée, caféiné version allongé.

Ainsi attablée, Delphine m’a raconté qu’elle dessinait depuis qu’elle était toute petite. Elle a grandi à côté d’Angers, au bord de la Loire. De là, lui vient l’amour de la nature, une fascination pour les animaux, et peut-être aussi ce besoin de liberté chevillé au corps. Quand elle en a l’âge, elle entre aux Beaux-arts d’Angers « plus pour suivre les copains que par vraie vocation« . Elle y passe cinq ans, heureuse de pouvoir s’essayer à toutes les techniques (gravure, litho, fonderie…) sans réel cadre qui la contraigne. Liberté, liberté chérie. Ensuite, parce qu’elle a envie d’apprendre encore, de se nourrir, de se documenter, elle s’inscrit pour quatre ans à la Fac d’Histoire de l’art de Nantes. Elle se passionne pour la période située entre la fin du Moyen âge et le début de la Renaissance, et particulièrement pour l‘art macabre (la danse des morts). Elle a le goût de l’étrangeté, du danger, du sulfureux. Elle collectionne les planches d’histoire naturelle, se plonge dans les manuels de botanique, s’intéresse à la mythologie, s’inspire des illustrations très fouillées du peintre russe Yvan Bilibine (XIXe)… Delphine observe et engrange pour étoffer son imaginaire.

L’imminence du danger

Sphynge (dessin) © Delphine Vaute

L’œuvre de Delphine navigue entre trois thématiques qui s’épousent, s’entremêlent, se pénètrent, se blessent: l’enfance, la nature et les animaux. Le trait est fin et net, les couleurs douces, comme pour calmer le jeu de ce qui se raconte ensuite. Car si à première vue, le sujet est tendre et poétique, de menus détails viennent contredire cette impression, avec une subtilité maligne. C’est de l’ordre du dérangement, de la perturbation. Et l’on bascule dans un monde soudain angoissant, fantastique, où le danger, la violence et la mort rôdent. Des yeux littéralement exorbités, des plaies ouvertes, des plantes prenant racine dans le corps d’enfants… Pourtant, ce n’est jamais gore. L’artiste réussit à garder l’équilibre, ne tombe jamais du côté macabre, estompant le sentiment de peur par le sourire facétieux d’un petit garçon, le regard plein de bonté d’un renard, une boule de glace qui dégouline… La poésie est omniprésente et l‘humour jamais très loin.

Malgré tout: « Certaines personnes ont des réactions très violentes à l’égard de mes dessins, elles se sentent vraiment mal à l’aise, raconte Delphine. Alors que ce n’est jamais le cas des enfants! » Ces enfants qu’elle dessine presque toujours nus, le corps parfois tatoué de fleurs ou de têtes animales, ou encore transformés en centaures. Des enfants sauvages à la Truffaut et des fées clochettes (pas celle de Disney non, mais l’originelle qui est tour à tour joueuse, jalouse, colérique et même méchante)… Agacée de l’image souvent édulcorée de l’enfance, Delphine s’amuse à la malmener: « Les enfants ne sont pas tout doux: ils énervent, tapent, arrachent… et y prennent plaisir! » Elle travaille régulièrement avec eux dans les ateliers qu’elle anime: « J’apprécie la spontanéité et le côté rafraîchissant des commentaires qu’ils peuvent faire à propos de mes dessins. »

Kate (dessin) © Delphine Vaute

Côté inspiration, on n’est pas étonné d’apprendre qu’elle aime le cinéma de David Lynch, de Denis Villeneuve ou de Tim Burton à ses débuts (je lui conseille tout de même d’aller voir « Miss Perigrine » qui devrait les réconcilier!) Tiens, j’ai oublié de lui demander si elle appréciait François Ozon car lui aussi flirte avec le déraisonnable, le malaise, le fantastique…  Elle adore l’univers de Bartabas et celui de la compagnie Baro d’Evel qui a monté le spectacle « Bestias ». Elle va beaucoup au théâtre, notamment lorsqu’il mélange le jeu, l’image et la musique. Elle chine de vieux médaillons et après un décapage méticuleux, glisse à l’intérieur l’un de ses dessins sous des fleurs stabilisées. « Je bricole beaucoup… » sourit-elle.

Le dessin, sinon rien

Acrylique sur toile © Delphine Vaute

Le cœur de l’œuvre de Delphine réside dans le dessin, toujours et encore, exercé au quotidien sinon rien. Il s’esquisse d’abord sur des carnets pour comprendre l’attitude d’un animal, la posture d’un personnage, l’ondulation d’une plante, car toujours Delphine vise l’exactitude. Une fois qu’elle a atteint son but, elle numérise, assemble, agrandit ou pas… et travaille sur le papier ou, trop rarement à son goût ces temps-ci, sur la toile, ou encore sur le mur pour des fresques monumentales.

Botanique (gravure) © Delphine Vaute

Elle dessine au crayon de papier et de couleurs, et peint à l’acrylique, plus rarement à l’aquarelle. La gravure complète ses modes d’expression artistique.

Silhouette botanique (gravure) © Delphine Vaute

Des projets grandeur nature

Je remercie vivement Delphine de m’avoir accordé cette heure d’entretien car elle a beaucoup d’expos et de projets sur le feu, dont deux grosses installations à venir avant l’été. La première, « Forest Circus », est le fruit d’une résidence menée à Le Blanc, non loin de Châteauroux, au centre de la France. Il y a là une voie verte sur laquelle subsistent d’anciens équipements SNCF (maisons de garde barrière, ponts…) et que Delphine va habiller de ses dessins dès le mois de juin. Concrètement, elle crée un parcours d’une soixantaine d’affiches réalisées à l’encre de Chine et illustrant son univers. La seconde installation se joue chez elle, à Nantes. Dans le cadre d’un appel à projets de la Région, elle a collaboré avec un médiateur scientifique sur le thème de la paléontologie. « La Tram du temps » racontera ainsi l’évolution des espèces animales et végétales, sous la forme de dessins signés Delphine Vaute, à chaque arrêt de la ligne 1 du tramway nantais qui court de la gare maritime jusqu’à la SNCF. Des pachydermes marins, des dinosaures à plumes, mais aussi de sublimes conifères… tout un programme dont je vous reparlerai dès que Delphine m’en donnera des nouvelles.

Nature (dessin) © Delphine Vaute

Enfin, que celles et ceux qui se sentiraient trop mal à l’aise face à certaines œuvres de Delphine se rassurent: elle a, dans son atelier, d’autres dessins, peintures et gravures moins perturbants et tout aussi magnifiques.

Il serait dommage de se passer de ces sujets à la terrifiante beauté, étonnants par la vigueur des émotions qu’ils suscitent. L’essence de l’art?

 

 

Pia (acrylique sur toile) © Delphine Vaute

*** Découvrez tout l’univers de Delphine Vaute sur https://www.delphinevaute.com/

 

 

 

 

Ce je ne sais quoi qui déconne #2

Tan, tan, tan… La suite tant attendue de cette série qui me fait passer pour une quiche! Ok, je suis une quiche. Et maso. Une quiche maso et non une quiche mayo, 1. parce que c’est pas bon et 2. parce que de toutes façons ça n’existe pas… à part dans l’assiette de ma fille de 3 ans les soirs de défaite parentale mais ce n’est pas le sujet (les 1 et 2 sont liés, vous l’aurez noté… pour celles et ceux qui suivent).

Donc le #2 de cette série pourrait s’intituler: « Vous, vous êtes une fille vintage », en référence à cette parodie fantastique de la pub Barbara Gould par les Nuls dans les années… 90 (oui, je sais, je suis vieille et vous verrez c’est en lien aussi…): « Vous, vous êtes une femme Barbara Gourde », avec Chantal Lauby en nunuche de compet’… https://youtu.be/VELdFasPxk0.

Moi, une fille Vintage?

Je vous ai dit que, dans la vraie vie, j’étais journaliste? Bon ben voilà: l’autre jour, pour les besoins d’un article, j’appelle une attachée de presse…  J’ai tout de suite un très bon contact avec la fille, pro, marrante, efficace: ça matche entre nous, quoi! Et puis, comme je lui demande de m’envoyer des visuels pour illustrer mon papier, elle me demande mon adresse mail. Et là, quelques frissons dans mon corps, mes idées qui s’évadent 3 secondes (« ben oui, je vais être obligée de lui dire… ») et ma voix qui lui répond: « … @club-internet.fr »

J’ai toujours honte de donner cette adresse mail. Lorsque c’est pour obtenir la carte de fidélité d’un magasin, au moment de payer à la caisse, je vois la tête que fait la pauvre vendeuse (qui a souvent 10 ans de moins que moi au bas mot) et qui doit se dire in petto (locution de vieille qui se la pète): « WTF c’est quoi cette vioque avec cette adresse pourrie, j’en ai pour des plombes à rentrer ça dans mon logiciel! » Et elle n’a pas tort la petite chérie: moi-même, les nombreuses fois où je dois rentrer mes coordonnées sur n’importe quelle page web, j’ai juste l’impression d’avoir l’adresse mail la plus longue du monde. D’ailleurs, souvent, je tape trop vite et suis obligée de recommencer. Perte de temps X2.

Bref revenons à notre attachée de presse qui, suite à mon aveu, me rétorque: « Ah vous aussi, vous êtes une fille vintage? » Moi, petit rire d’à-propos surpris et un peu jaune: « Euh oui… Je sais cette adresse, c’est l’horreur, mais pff, voilà, j’ai trop la flegme de changer, prévenir tous mes contacts etc. etc. » Mais la fille me dit (et devient dans l’instant définitivement mon amie): « Ah mais non, ne faites surtout pas ça! Moi aussi, j’ai une adresse wanadoo de vieille, mais hors de question de changer! On nous demande tout le temps d’aller plus vite, d’être hype, free et hotmail machin, mais non, mais non! Moi, je garde cette adresse, c’est mon acte de résistance! » Bref, ce jour-là, je me suis sentie un peu moins quiche, un peu moins nunuche, un peu moins Barbara Gourde et donc moins seule. Et vous savez quoi? Bah ça ne fait pas de mal!

A suivre…

 

Ce je ne sais quoi qui déconne #1

Aujourd’hui, j’ai envie de poser une QUESTION FONDAMENTALE : est-ce qu’il est déjà arrivé à Scarlett Johansson de sortir des toilettes avec la jupe coincée dans la culotte? Est-ce que, juste une fois, la langue de Michelle Obama a fourché, ce qui l’a mise dans une situation ultra embarrassante? Et Eva Green, ça lui arrive à elle aussi, de ne pas relire ces SMS sur son iPhone et d’envoyer un truc qui ressemble vaguement à un sexto… du coup??

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Non, parce que vraiment, on a beau – enfin, j’ai beau – m’appliquer à faire au mieux, eh bien souvent, ça casse, ça coince, ça fourche, ça déborde, ça glisse! « C’est ce qui fait ton charme », « Mais au moins toi, tu es HUMAINE » tenteront de me rassurer mes douces, mes chères, mes adorables amies, soeurs, mère. Oui, mais bon, pourquoi y a t-il plus de Florence Foresti que de Nathalie Portman en moi? En fait, ça m’arrive tellement souvent ce genre de plans que j’ai décidé de lancer une série dès aujourd’hui sous le titre de « Ce je ne sais quoi qui déconne ».

Du bon usage du rouge à lèvres

L’envie de partager ça avec vous m’est venue il y a quelques semaines déjà après que, comme souvent, ça ait ripé. Je vous raconte? 18h30. La nuit est tombée, mes filles vaquent à leurs occupations, entre Kapla, table de 6 et clips sur Youtube. Je me dévoue pour aller acheter deux baguettes. Manteau, bonnet, gants et, ne me demandez pas pourquoi, alors que je sors 10 minutes pour aller à la boulangerie, je me mets du rouge à lèvres (rouge, bien rouge qui pète) dans l’ascenseur! Genre, la fille qui ne lâche rien. Aparté: Ma maman, elle m’a toujours dit: « Clarisse, il faut toujours que tu aies de jolis (ça voulait dire propres je crois) sous-vêtements sur toi, parce que si jamais tu te fais renverser par une voiture (oui, ma mère met souvent les choses au pire) enfin bref s’il t’arrive quoi que ce soit, c’est important tu vois? » Je crois que cela avait à voir avec la dignité ou quelque chose s’en approchant. Ça m’a marquée le coup de la culotte, mais je ne me souviens pas qu’elle mentionné le rouge à lèvres: ça doit être, inconsciemment, ma petite touche personnelle apportée à ce mantra maternel. Bref, en sortant de l’ascenseur, je croise une de mes voisines à qui j’envoie un sourire ultra bright; je file à la boulangerie où je multiplie les sourires aussi et « Bonne soirée, ah qu’est-ce qu’il fait froid hein? Ah m’en parlez pas ah ah ah ». Comme il y a une dame assise devant la vitrine, qui mendie, enveloppée dans un grand plaid à peine chaud alors qu’il fait – 3°, j’achète une baguette en plus pour elle. Je la lui donne, elle sort du four, elle est toute chaude: je souris XXL à la dame qui me remercie et me sourit en miroir. Je souris encore plus parce que sinon je vais pleurer je crois. Je repars vers chez moi, le smile scotché au visage, le cœur qui déborde. J’arrive dans le hall de mon immeuble – pour ceux qui connaissent, c’est un peu la galerie des glaces mon hall d’immeuble, mais version cheap, je ne sais pas à quoi carburait l’archi quand il l’a conçu, mais bon c’est raté quoi. Le seul avantage c’est qu’avec toutes ces glaces, on peut toujours faire un dernier raccord avant d’aller à son RDV…. mais bêtement on n’y pense pas forcément avant d’aller à la boulangerie. Parce que là, en attendant l’ascenseur, je me regarde dans la glace et ne me demandez toujours pas pourquoi, je me souris. Horreur du ridicule : j’ai les dents de devant barbouillées de rouge à lèvres. Et je me rembobine le film de mes 10 dernières minutes: ce sourire ensanglanté que j’ai fait à tout ces gens tout à l’heure et surtout à cette dame devant la boulangerie… Je voudrais aller lui dire que je ne suis pas complétement folle, juste un brin zinzin à faire et penser souvent deux/trois trucs en même temps… tout en voulant rester jolie et polie.

 

A suivre…